Camille
(Anne Consigny) arrive dans l'île d'Ouessant pour vendre la maison de
ses parents. Son père, Yvon (Philippe Torreton), gardien du phare de la
Jument est mort dix ans plus tôt, et sa mère, Mabé (Sandrine
Bonnaire), récemment. Dans un livre écrit par Antoine Cassenti
(Grégori Derangère), elle découvre un épisode ancien, dont elle
ignorait l'existence. En 1963, alors qu'Yvon venait de perdre son
beau-père et collègue, Emile, arrivait pour remplacer le mort, un
jeune homme, blessé durant la guerre d'Algérie, Antoine Cassenti.
L'accueil de cet étranger est glacial, tous les membres de l'équipe
allant jusqu'à écrire une pétition pour renvoyer l'intrus. Mais la
réaction de certaines femmes est différente...
Le point originel de cette tragédie fait immédiatement penser au
merveilleux récit de Clint Eastwood, "Sur
la route de Madison". Une histoire d'amour éphémère
enfouie dans le grand livre des secrets familiaux, qui constituent,
depuis quelques décennies, une manne pour les psychogénéalogistes. Il
faut reconnaître que chaque foyer est gorgé, au fil des générations,
de dissimulations, de non-dits plus ou moins importants, qui sont en
grande partie intégrés inconsciemment par les enfants, et
régurgités, parfois au bout d'un temps très long, sous forme de
haines, de jalousies, de dépressions ou d'accidents. Mais il ne fait
aucun doute que la Bretagne sauvage, insulaire, des années 60,
quasiment fermée à toute communication extérieure vécue comme une
intrusion agressive, est un microcosme autarcique particulièrement
propice aux menées ténébreuses des désirs insatisfaits.
Et, de fait, Philippe Lioret ne choisit pas, dans un premier temps, la
modération pour croquer le milieu dans lequel surgit Antoine. Tous les
hommes, à commencer par Yvon, sont, disons-le sans ambage, de parfaits
abrutis. Bornés, ignorants, jaloux jusqu'à la haine de leur minuscules
prérogatives. Mais, heureusement, si les caractères secondaires
n'évoluent pas au cours de l'oeuvre, le tempérament du principal
personnage, rendu avec une sobre justesse par Philippe Torreton, subit
une humanisation que le réalisateur suit avec pondération
et pudeur. Oh, il ne s'agit aucunement de bouleversements
profonds, de revirements spectaculaires. Tous les sentiments sont
suggérés, sous-entendus, aussi discrets, timides et feutrés, que
l'environnement océanique est violent, fracassant et tumultueux.
Pourtant, s'il existait un scalpel des coeurs, on se rendrait vite à
l'évidence : les tempêtes intérieures n'ont rien à envier à celles
qui balaient le phare de la Jument. Mais, bridées par des siècles de
suffocation, elles n'ont pour se manifester que l'intensité d'un regard
ou la banalité d'un geste. Philippe Lioret n'a pas choisi un sujet
facile, car le problème crucial, avec un scénario plus que mince
peuplé de tempéraments primaires et (ou) non communiquants, est de
parvenir à capter l'attention et l'intérêt du spectateur. Sa
réussite est plus que respectable, car il parvient, à travers
une suite de scènes anodines, à rendre palpable cette lave souterraine
qui tente de se frayer un chemin minuscule à travers les silences, les
échanges de lieux communs ou d'agressions verbales. Revers de la
médaille, l'ensemble, loin de laisser derrière lui un sillage
paisible, éthéré, comme c'est le cas pour le film de Clint Eastwood,
engendre une épaisse mélancolie, conforme à l'atmosphère pesante,
désolante, qui nimbe l'intégralité du récit. C'est beau, triste et
lancinant.