Traumatisé par le suicide d'un jeune castrat, le petit Carlo Broschi,
doué d'une voix inégalable, refuse de se faire entendre du Maître
Propora (Omero Antonutti). Devenu adulte, Carlo, surnommé Faninelli,
(Stefano Dionisi) devient pourtant, en compagnie de son frère Riccardo
(Enrico Lo Verso), compositeur, la coqueluche des foules devant
lesquelles il se produit. Ils partagent également les femmes. Un soir,
le chanteur parvient même à tirer la comtesse Mauer (Marianne Bassler)
de sa lecture, et à lui procurer son "premier orgasme musical" !
Haendel (Jeroen Krabbe) se voit éconduit lorsqu'il propose à Farinelli
de chanter pour lui... Quelques années plus tard, en 1734, les deux
frères arrivent à Londres, où ils font la connaissance de Margaret
Hunter (Caroline Cellier), qui vit seule avec son fils Benedict (Renaud
du Peloux de Saint Romain), handicapé, et de la belle Alexandra (Elsa
Zylberstein), amoureuse de Carlo...
En 1988, Gérard Corbiau avait donné naissance à une oeuvre au scénario
minimaliste, dont la mise en scène affichait un manque certain de
moyens, mais dont j'ai toujours apprécié le charme original : "Le Maître de musique".
Le grand baryton Jose Van Dam y incarnait un personnage autoritaire,
ambigu, mais terriblement séduisant malgré sa dureté de façade. Avec
"Farinelli", Gérard Corbiau, doté d'importants moyens, aborde les
grandes réalisations. Deux Césars et une nomination aux Oscars ont, à
juste titre, récompensé sa réussite esthétique, tant visuelle que
musicale. La reconstitution d'époque est enthousiasmante, les costumes
sont riches, les décors somptueux, mais cette luxuriance n'étouffe
heureusement pas l'histoire tragique de ces deux frères,
pathologiquement unis dans la réussite comme dans la dualité
amour-haine.
Outre le tour de force technique qui, grâce au mixage sur ordinateur
d'une voix de Haute-Contre (Derek Lee Ragin) et d'une Soprano
Colorature (Ewa Godlewska), a permis de donner existence à une voix de
castrat qui n'a plus cours, et ce, avec une vraisemblance bluffante, il
est indispensable de saluer le choix idéal de Stefano Dionisi pour
incarner Carlo. Tour à tour violent, passif, consumé par sa mutilation,
devenu le jouet de Riccardo, dont la valeur personnelle est suspendue à
la réussite de son frère, il apporte une présence magnétique à son
personnage, jusque dans les moments d'absence dépressive. Evoquant, par
instants, le manège pervers des jumeaux de "Faux-semblants", la
relation des deux artistes se développe avec subtilité sur fond d'une
rivalité musicale qui, elle, fait obligatoirement penser au génial "Amadeus". Il est bien sûr
impossible de comparer les deux oeuvres, dont l'approche est
différente. Si l'on sentait passer, dans le film de Milos Forman, le
souffle de l'inspiration et de la création qui enflammait Mozart, ce
n'est pas vraiment le cas ici. Haendel, (interprété par Jeroen Krabbe,
décidément habitué à cette époque aux rôles de musiciens, puisqu'il
interprétait, la même année, Schindler dans un "Ludwig van B." pour le
moins désappointant), se trouve, lui aussi, méprisé, piétiné, par les
aristocrates imbéciles qui, pour des raisons n'ayant aucun rapport avec
la musique, ont décidé de porter aux nues le très oublié Porpora. Mais
l'intérêt se porte bien davantage sur le drame intime des deux frères
Broschi, qui, tels des Siamois, chemineront comme un être unique
jusqu'à ce qu'une prise de conscience, à la fois artistique et
psychologique, brise à jamais leur union morbide.
Classique dans sa mise en scène, le film brille cependant par sa forme
rutilante et par sa trame dramatique qui, loin d'être un prétexte, se
révèle tout à la fois féconde, fascinante et, quelquefois surprenante,
à l'image de ce petit adolescent paralysé, regorgeant d'amour pour
celui qu'il voudrait voir remplacer son père...