Le "Narrateur"
(Edward Norton) travaille comme expert pour une importante firme
automobile. Si sa vie professionnelle semble normale, son existence en
dehors des heures de boulot est passablement déroutante. Totalement
insomniaque, il parcourt les cabinets médicaux afin de découvrir une
thérapie. Il finit par la trouver de manière originale, en
fréquentant assidûment les centres de partage dans lesquels se
rassemblent les martyrisés de la vie : cancéreux, tuberculeux,
anémiques, survivants de l'inceste... C'est dans l'un de ces groupes
qu'il fait la connaissance de Marla Singer (Helena Bonham Carter),
paumée et tout aussi étrangère à ces rencontres que lui. A la suite
de l'explosion accidentelle de son appartement, le jeune homme se lie
avec un étrange personnage rencontré au cours d'un voyage aérien,
Tyler Durden (Brad Pitt)...
Deux ans après le déroutant "The Game",
David Fincher dégoupille, sur un thème quasiment semblable :
l'incursion de l'illusion dans la réalité, une bombe nettement plus
volcanique, avec cette descente traumatisante dans le monde des
perversions de l'esprit humain. Si l'aventure vécu par Nicholas Van
Orton demeurait tout de même, malgré sa résonance tragique, un jeu,
celui-ci n'apparaît que brièvement, en filigrane, dans le parcours
chaotique du "narrateur". Sa rencontre avec Tyler débute sous
le signe d'un affrontement ludique, d'une confrontation physique presque
infantile. Mais, rapidement, l'amusement superficiel laisse la place à
un renversement radical des valeurs admises par la société. Sous la
poussée irrépressible de son "mentor", le jeune homme bien
propre sur lui laisse émerger le révolté fulgurant qui, libéré des
chaînes dont la société de consommation avait encerclé sa
personnalité, se montre capable de détruire les idoles qu'il adorait
la veille. Dire que le réalisateur fait briller de tous ses feux cette
conflagration psycho-physique est un doux euphémisme. Il transcende
littéralement son sujet, disséquant avec une maestria de chirurgien et
un éclat d'orfèvre, cette désagrégation infernale.
Contrairement à "The Game" qui
revendiquait clairement son appartenance au monde de l'illusion, ou
même à "Seven", "Fight
Club" ne se laisse pas apprivoiser sans ruer dans les brancards de
la logique. Manipulation mentale, obsession libertaire, meurtre
symbolique du père, pouvoir alchimique de la souffrance, domptage de la
mort, auto-enchaînement, édification du fanatisme, toutes ces facettes
de la manifestation vitale humaine s'entrechoquent avec fracas au rythme
haletant d'un enfoncement torrentueux dans la shizophrénie.
Déroutante, agressive, sanglante, riche, complexe, l'oeuvre nécessite
au minimum une seconde vision, afin de démêler, une fois le
dénouement assimilé, l'enchevêtrement de ses composantes. Le
principal repère auquel on puisse se raccrocher réside dans le
délabrement du décor physique dans lequel se sont installés Tyler et
son émule, en parfaite harmonie avec la dégradation intérieure
psychologique des protagonistes. Edward Norton, toujours aussi possédé
par les personnages inquiétants qu'il habite, trouve ici un partenaire
à sa démesure, grâce à l'implication tant corporelle que mentale
d'un Brad Pitt méconnaissable.
Visité par un génie créatif échevelé, David Fincher explore à
nouveau ici les thèmes récurrents chez lui de la quête d'identité
(Qui est l'assassin dans "Seven" ou
dans le tout récent "Zodiac" ), de la peur ("Panic
Room", "Alien 3") et de la
souffrance, mais le fait avec une intensité et un foisonnement
inégalés. Quant à la dernière image, pour le moins tragiquement
prémonitoire, elle laisse le spectateur médusé. Un chef
d'oeuvre.
Bernard
Sellier