Un petit village sur la côte
irlandaise pendant la première guerre mondiale. Les troupes anglaises
occupantes sont représentées par un petit contingent local. Les jeunes
gens du pays s'ennuient. Leur principal passe-temps est de boire et de
se moquer de Michael (extraordinaire John Mills), attardé mental. Rosy
(Sarah Miles), la fille du cabaretier Ryan (Leo McKern) s'ennuie elle
aussi. Elle voit avec joie revenir de Dublin Charles Shaughnessy
(Robert Mitchum), l'instituteur, et ose lui déclarer son amour. Après
quelques hésitations, il accepte. Le mariage a lieu. Mais la mélancolie
de la jeune femme ne s'évanouit pas pour autant. Bien au contraire. Et
ce ne sont pas les pieuses exhortations du père Collins (Trevor Howard)
qui améliorent la situation. Un jour, arrive un nouveau commandant
britannique, Randolph Doryan (Christopher Jones), jeune, beau et
légèrement handicapé suite à une blessure de guerre. Rosy cède à la
passion...
Souvent mal accueillie (cf. la critique assassine de la très médiatique
Pauline Kael au moment de sa sortie), contrairement au "Docteur
Jivago", "Lawrence d'Arabie", ou au "Pont de la rivière Kwaï", cette
fresque intensément lyrique est pourtant une merveille de pudeur, de
sensibilité exacerbée, de romantisme onirique. L'histoire ne possède
évidemment pas le panache et le spectaculaire des films précités. Le
sujet est simple, simpliste, diront les détracteurs. Une jeune femme
perdue dans un monde lugubre, peuplé d'habitants guère plus évolués que
le malheureux sourd-muet du village. Malgré la monotonie mortifère des
jours sans sève, elle sent au fond d'elle-même une étincelle, qui ne
demande qu'à exploser pour faire naître la joie intérieure. Mais la
première tentative est un échec. Et, comme le souligne le Père Collins,
propageant avec aplomb le dogme criminel qu'a martelé pendant des
lustres l'Eglise chrétienne, il faut faire avec ! L'horrible phrase
qu'il assène à Rosy : "Ne te perds pas dans tes rêves, sinon tu finiras
par avoir ce que tu veux !", résume parfaitement le sabordage organisé
du bonheur qui a été imposé au monde occidental, durant deux
millénaires, par la tradition judéo-chrétienne.
Les immenses landes désertiques ne constituent pas non plus un décor
immédiatement séduisant et brillant. Et pourtant ! Quelle beauté
lumineuse, sauvage et magistrale dans ces falaises vertigineuses,
quelle poésie mélancolique dans ces silhouettes humaines perdues au
milieu de l'espace, quel désespoir au fond du regard de ces êtres qui
cherchent l'absolu dans l'océan de leurs rêves opprimés ! Christopher
Jones a, paraît-il, (cf. l'article des "Années Laser" N° 122, page
100), posé de lourds problèmes à David Lean, se révélant un acteur
médiocre. C'est possible. Il n'en demeure pas moins qu'il incarne,
physiquement et psychologiquement, l'archétype du héros romantique,
concentrant, dans son visage ténébreux, toute la détresse d'un monde à
l'agonie. Sarah Miles, fragile, timide, délicate fleur tendant toutes
ses énergies vers une éclosion condamnée, se montre aussi bouleversante
que, dans un registre différent, Robert Mitchum, profondément humain
sous sa carapace rugueuse et fermée. Quant au drame final, provoquant
la séparation du bon grain de l'ivraie, il est d'une sobriété
poignante.
Une pure merveille.