1846,
New-York. Une sanglante bataille oppose les Irlandais dirigés par le
prêtre Vallon (Liam Neeson) et la bande des "Natifs", avec à sa tête
William Cutting, dit "le boucher" (Daniel Day-Lewis). Vallon est tué
par son ennemi et son fils, Amsterdam, assiste à sa mort. Seize ans
plus tard, le jeune homme quitte le centre de redressement où il a été
élevé, retrouve les rues de la ville ainsi que son ancien ami Johnny
Sirocco (Henry Thomas). Il fait la connaissance d'une jolie pickpoket,
Jenny Everdeane (Cameron Diaz). William, plus puissant que jamais,
prend Amsterdam sous son aile...
D'emblée, par une qualité de reconstitution exceptionnelle, nous sommes
plongés dans le monde du dix-neuvième siècle comme si nous y étions
implantés par le miracle d'une brusque remontée dans le temps. Et,
malheureusement, l'arrivée dans cet univers proto-américain se fait au
milieu d'une boucherie qui nous catapulte carrément dans les heures les
plus sombres de la sauvagerie moyenâgeuse. On s'y découpe, étripe, à
coups de couteau, de hache ou de gourdin. Avec la caution de Dieu, bien
évidemment !
Drame de la vengeance d'un fils, fresque historique d'une page bien peu
connue, et encore moins glorieuse, de la fondation des Etats-Unis,
description sociologique des gangs de toutes couleurs, croyances, qui
tentaient, par la violence, bien sûr, de faire leur place sur cette
nouvelle terre, description de la difficile et laborieuse construction
politique et démocratique du pays. Ce film est tout cela, avec des
fulgurances visuelles inoubliables, la fête de la commémoration du
combat où le prêtre Vallon avait trouvé la mort, la vie quotidienne aux
"five points", et cette fin apocalyptique où la ville entière semble
sombrer dans une folie meurtrière aberrante. Une indéniable puissance
évocatrice, assourdissante, violente, comme les aime Martin Scorcese,
visuellement superbe dans l'horreur comme dans la fête ou la simple vie
quotidienne. Une interprétation dominée de très loin par l'incarnation
imposante, impressionnante de Daniel Day-Lewis, méconnaissable,
distillant une permanente angoisse horrifique dans ses tenues bariolées
et ses pantalons rayés ou à carreaux. Un Leonardo DiCaprio
judicieusement choisi pour entrer dans cette personnalité à la fois
fragile et puissante.
Toutes les qualités objectives sont réunies pour faire de
cette oeuvre une épopée somptueuse, grandiose et profondément humaine.
Pourtant, je l'avoue, elle m'a laissé, je ne dirai pas indifférent, le
mot serait un peu fort, mais comme extérieur à cette tragédie
individuelle et collective où la barbarie, à cause sans doute de ses
excès, d'une fascination quasiment hypnotique que semble vouloir nous
imposer le réalisateur, devient une sorte de muraille interdisant ce
monde composé d'individus tous plus fous, fanatiques, stupides,
sauvages et inhumains les uns que les autres à la quelconque
compassion d'un observateur sensé. Là où Sergio Leone réussissait
parfaitement, à mon sens, dans "Il
était une fois en Amérique", à intégrer au personnage central de
"Noodles" une intensité émotionnelle profonde, une vie
intérieure évolutive qui touchait le spectateur au plus profond de sa
sensibilité, Scorcese ne nous livre que des caricatures sculpturalement
superbes, scénaristiquement impeccables, mais dénuées de vie
intérieure. Et, malgré sa perfection formelle, la présence de Daniel
Day-Lewis qui est pour moi, avec Edward Norton et Sean Penn un des
géants de l'interprétation, et son intérêt documentaire
indéniables, ce film est le type même de ceux que je n'éprouverai que
bien rarement l'envie de revoir.