Walt
Kowalski (Clint Eastwood) vient de perdre sa
femme, Dorothy. Il vit désormais seul, avec sa chienne Daisy, dans une
grande maison de banlieue située dans le Midwest. Il ne se sent aucune
affinité avec ses deux fils, Mitch (Brian Haley) et Steve (Brian Howe),
pas plus d'ailleurs qu'avec ses voisins, des asiatiques, pour lesquels
il ressent un profond
mépris. Le père Janovich (Christopher Carley), missionné par la défunte
pour encourager Walt à se confesser, se voit mis à la porte sans
ménagements. Lorsque le jeune Thao Vang Lor (Bee Vang), poussé par son
cousin coréen membre d'un gang, tente maladroitement de voler la
superbe Ford Gran Torino, qui est la fierté de Walt, celui-ci sent la
colère déborder...
Le film s'apparente manifestement, par le thème développé, à "Million dollar Baby",
le réalisateur endossant le vêtement d'un vieil homme usé, bougon, qui
voit sa solitude investie par un être jeune, dont il devient, malgré
lui, le guide. Mais se greffe ici une réflexion plus universelle sur le
racisme ordinaire, la dérive d'une jeunesse ivre de fainéantise et de
violence, ainsi que la confrontation douloureuse des cultures. Clint
Eastwood s'est manifestement régalé en composant ce personnage a priori
antipathique, misanthrope, égoïste, agressif, raciste, borné, infirme
de la communication ( il ne conçoit celle-ci que comme un échange
programmé d'insultes ), qui, par la grâce (si l'on peut dire !) des
événements, va découvrir une porte de sortie apte à le libérer des
traumatismes générés par la guerre de Corée. Sans pour autant renier la
carapace hérissée de piquants dont il s'est couvert au fil des ans, il
devient donc un initiateur malgré lui pour un étranger, et le modèle
qu'il n'a jamais su être pour ses propres fils. Le classicisme dont
fait preuve le réalisateur sied parfaitement à cette sobre tragédie
crépusculaire, pudique, sincère, authentique, caustique, d'un homme
brisé intérieurement, qui cherche, en se gardant bien de le laisser
deviner par autrui, un moyen digne de se libérer de la culpabilité qui
le ronge. Et le spectateur ne peut qu'être profondément ému par ce
dénouement bouleversant de simplicité, qui sonne un peu comme le
requiem de l'expéditif "l'Inspecteur Harry".
Une oeuvre magistrale et profondément humaine.