James McKay (Gregory Peck)
arrive dans un bourg de l'ouest américain pour épouser la jolie
Patricia (Carroll Baker) fille d'un richissime éleveur, Henry Terrill
(Charles Bickford). Son élégance détonne dans le milieu des cowboys et,
dès son arrivée, il est pris à partie par la bande des quatre frères
Hannassey, fils du vieux Rufus (Burl Ives), ennemi juré de Terrill. Au
grand étonnement de Patricia, James ne réplique pas. Dans les jours qui
suivent, Steve Leech (Charlton Heston), contremaître du domaine
Terrill, provoque le futur marié, mais n'obtient pas davantage de
réaction. Pat commence à éprouver du mépris pour son futur époux qui,
sans avertir personne, décide d'acheter "la basse prairie", le ranch de
l'institutrice, Julie Maragon (Jean Simmons), sujet de discorde entre
les deux clans ennemis, car seul domaine où coule une rivière...
Un an avant "Ben-Hur" qui devait voir la consécration de
Charlton Heston, William Wyler composait cette oeuvre étrange et
passionnante qui tient davantage du drame psychologique que du western.
Etrange, parce que nous sommes bien loin ici des chevauchées,
poursuites et autres attaques de diligences qui fleurissaient à
l'époque par l'entremise de John Wayne ou Randolph Scott ; étrange
parce que, dans cette fresque de 160 minutes, le temps semble distendu,
étiré, non pas comme il le sera plus tard dans les films de Sergio
Leone, en tant qu'instantanés dilatés à l'extrême, mais comme une
transcription symbolique de la lente transformation intérieure des
êtres. Passionnant, parce que, sous ses dehors lisses, parfois
compassés, sous l'apparence d'un scénario relativement banal et peu
dense, à travers un style qui, en 2004, nous semble parfois à la limite
du déclamatoire ou de l'emphatique, émergent de subtiles réflexions
et une étude psychologique des personnages aussi discrète que
raffinée.
Gregory Peck, acteur distingué, au port aristocratique, était, à
l'évidence, le choix idéal pour incarner ce personnage anachronique
dans l'ouest de l'époque. Moins encore pour son apparence extérieure
que pour son comportement d'être évolué spirituellement. Dans un milieu
où seule la force compte, où chacun, y compris les femmes comme
Patricia, considère qu'un coup d'œil de travers, un mot insultant,
nécessitent que le revolver soit dégainé, l'attitude profondément
pacifiste de James fait l'effet d'un ovni. Trois
qualificatifs peuvent le caractériser : dignité, humilité et droiture.
Trois mots totalement inconnus dans ce contexte
spatio-temporel. Et, paradoxalement, son absence d'action ou
de réaction quasi permanente, va constituer le catalyseur de
la transformation de ceux qui l'entourent. Grâce à son
apparente passivité, les masques des protagonistes vont se fissurer et
la réalité de chacun émerger. Il est un idéaliste, dont l'ostensible
défaut de communication cache, en fait, une volonté de laisser l'autre
révéler sa vraie nature. Dans son monde, l'amour, avec un grand A, et
la confiance qui en est le corollaire, ne se prouvent pas par des actes
extérieurs. Il sont ou ne sont pas. Si le doute s'introduit, le
couperet tombe inéluctablement. La compromission n'a pas cours. Ce
grand personnage distant, au visage presque impassible, étranger
parachuté dans le monde codifié du western, peint avec une économie de
moyens qui confine à l'ascétisme, constitue, en fait, l'un des
tempéraments les plus passionnants que le genre ait produit.
Une grande et belle réussite.