1860 en Sicile. Tandis que Garibaldi et ses chemises rouges débarquent
et sèment la terreur, le Prince Don Fabrizio Salina (Burt Lancaster),
accompagné de sa femme, de ses enfants, et de son
"confesseur", le Père Pirrone (Romolo Valli), se rend, comme
chaque année, à son palais de Donnafugata. Son neveu, Tancrède
Falconeri (Alain Delon), dont la famille espérait jusqu'alors le
mariage avec l'une des filles du Prince, Concetta (Lucilla Morlacchi),
s'éprend de la resplendissante Angelica (Claudia Cardinale), fille du
maire bourgeois de la ville, le richissime Don Calogero Sedara (Paolo
Stoppa). Ancien partisan de Garibaldi, le jeune homme devient officier
dans l'armée régulière du nouveau roi Victor Emmanuel de Savoie,
lorsque celui-ci est plébiscité...
Une
fois n'est pas coutume, commençons d'abord par ce qui fâche ! "Le
Guépard" n'a vraiment pas de chance avec les supports vidéo.
Après une version Laserdisc absolument calamiteuse du point de vue de
l'image, recadrée, si j'ai bonne mémoire, c'est ici le son et,
surtout, le doublage, qui sont atterrants. Je ne me souviens pas s'il
était le même sur le LD, mais il se montre ici particulièrement
médiocre et, par moments, à la limite du supportable ! Pour un film de
cette qualité, qui n'a tout de même que quarante ans, on aurait pu
espérer beaucoup mieux. Après tout, nombre d'oeuvres infiniment moins
intéressantes et quelquefois bien plus anciennes, se voient redoublées
et offrir un lifting visuel total. C'est loin d'être le cas ici !
Habitués comme nous le sommes depuis quelques décennies aux
réalisations de plus en plus speedées et proches des clips, la
plongée dans l'univers de Visconti est un bain de jouvence. On y
respire, on y prend le temps d'entrer dans l'intimité des personnages,
de flâner dans la campagne sicilienne, de se fondre dans les silences.
Certes, l'ennui pointe parfois le bout de son museau. Quelques scènes
auraient peut-être gagné à être raccourcies. Mais cette lenteur
solennelle, ce hiératisme noble et imposant, permettent à l'esprit qui
les accepte de s'approcher, comme ce sera le cas dans "Mort
à Venise", d'une méditation profonde sur la vie intérieure
des êtres. "Le guépard" est bâti sur fond d'histoire. Mais
le film repose principalement sur le personnage central, véritable
soleil, de ce Prince, dont Burt Lancaster offre une incarnation
magistrale et inoubliable. Etrange et ambigu personnage, que cet
aristocrate tour à tour autoritaire, cassant, qui masque, avec le
vernis de sa lignée, les profondes fêlures psychologiques qui le
fragilisent mais ne l'abattent jamais. En équilibre instable entre deux
mondes, il assiste avec tristesse au début du déclin de ce pouvoir
raffiné et implacable des Nobles, mais, paradoxalement, il y participe
d'une certaine manière, dans une sorte de suicide assumé. Une des
phrases qu'il prononce synthétise, à elle seule, non seulement le
personnage, mais la philosophie sombre qu'il a de l'avenir : "Il
fallait bien que quelque chose change, pour que tout puisse rester comme
avant"...
A côté de ce monument, volètent quelques délicieux papillons qui
annoncent le renouveau de la société. Tancrède, bouillonnant,
apparemment superficiel. Angelica, radieuse et annonciatrice de la
future liberté de la femme, jusqu'alors réduite, comme l'épouse du
Prince à prier "Jésus Marie" lorsqu'elle subit une relation
sexuelle, ou comme celle de Don Calogero, à ne sortir que trois fois
par semaine, à cinq heures du matin, pour la première messe ! Montée
de la permissivité, ascension de la bourgeoisie dont la richesse
pécuniaire forme une laque brillante sur le fond de vulgarité,
d'arrogance et de bassesse, tout cela est abordé avec grandeur et
distanciation, par Visconti dans cette oeuvre que trois substantifs
pourraient qualifier : lenteur, dignité, majesté.
N'oublions pas la sublime musique de Nino Rota...