Michel (Laurent Lucas),
accompagné de sa femme Claire (Mathilde Seigner) et de ses trois
filles, part en vacances dans la maison du Cantal qu'il retape petit à
petit. Sur une aire d'autoroute, il rencontre un ancien camarade de
collège, Harry (Sergi Lopez), dont il se souvient à peine. Harry, lui,
ne l'a pas oublié, et désire que la rencontre se prolonge. Il suit
donc le couple, accompagné de sa "fiancée" Prune (Sophie
Guillemin). Il passe la nuit dans la demeure de Michel et,
insensiblement, s'installe dans la vie de son ami...
Un
couple basique, normal. Une rencontre fortuite, normale. Le réveil
normal d'une vague relation scolaire passée. Quoi de plus anodin dans
tout cela ? Et le film va jouer, durant deux heures, la carte de ce
quotidien ordinaire, sur lequel se greffent, ponctuellement des
éléments hors normes. La grande réussite de cette narration réside
dans la constante coexistence des extrêmes : l'attendu et
l'imprévisible ; une intense violence intérieure et une attitude
extérieure sinon neutre, du moins raisonnable (si l'on excepte la
courte séquence dans laquelle Harry hurle en conduisant comme un fou,
son volcan interne ne transparaît que dans le regard), une bonté, un
altruisme affichés, contrebalancés par une ligne de conduite
directrice, dont l'élimination des "boulets" constitue le
dogme...
L'obsession de Harry, si elle n'est pas sans évoquer celle de Annie
Wilkes dans "Misery",
comporte plusieurs zones d'ombres. Pourquoi Harry est-il à ce point
fasciné par un camarade d'école, perdu de vue depuis vingt ans, au
point de se souvenir par cœur de ses poèmes ? On en vient même à se
demander si cette rencontre sur l'autoroute est aussi fortuite que cela.
Aucune explication ne nous sera accordée, à l'image du conducteur fou
du "Duel" de Spielberg. Momentanément, cette gratuité
génère une impression de composition psychologique artificiellement
montée pour un scénario. Mais l'habileté dans la progression
événementielle et dramatique, l'interconnexion troublante qui
s'opère entre les deux hommes, au départ fort dissemblables,
l'atmosphère d'angoisse savamment distillée, refusant les images choc
au profit de la suggestion, font que l'arbitraire, s'il existe, passe
largement à l'arrière-plan.
Sous l'apparence d'une histoire simple, aux protagonistes banaux, (les
enfants pleurnicheurs, les beaux-parents "casse-couilles"...)
se dissimule une plongée dans les catacombes d'une pathologie d'autant
plus anxiogène qu'elle ne laisse apparaître aux yeux du monde que
générosité, désir d'aider l'autre, de permettre que se révèle son
potentiel. Tout le contraire de ce qui nous est habituellement proposé
sous forme de tueurs en série, à la haine transpirante et aux babines
écumantes. Ici, nombre des bons principes énoncés par Harry font
partie des principes de base formulés dans les ouvrages de
développement personnel. Ce n'est que dans l'application pratique que
se manifeste la démesure pathologique du prédateur.
Sergi Lopez est prodigieux de fausse bonhomie, dans l'incarnation de ce
donneur de leçons marmoréen, qui s'applique à lui-même ce qu'il
préconise à autrui. Mais il serait parfaitement injuste d'oublier
Mathilde Seigner et Laurent Lucas, tous deux profondément impliqués
dans ce drame et particulièrement justes.
Nous sommes très loin du délire psychotique de "Shining",
mais ce jeu d'échecs dans lequel l'unique joueur élimine les pièces
adverses est aussi fascinant que glaçant.