Neil
McCauley (Robert De Niro) vient de réussir avec son compagnon
Chris Shiherlis (Val Kilmer) et quelques hommes, le braquage d'un
fourgon blindé contenant des bons au porteur appartenant à un financier
véreux, Roger Van Zant (William Fichtner). Mais une nouvelle recrue de
la bande abat les trois gardes. Le lieutenant Vincent Hanna (Al Pacino)
conduit une enquête difficile. Tandis que Neil, jusque là solitaire,
fait la connaissance d'une charmante jeune femme, Eady (Amy Brenneman),
et que Chris voit le couple qu'il forme avec Charlène (Ashley Judd) se
déliter, Nate (Jon Voight), le commanditaire du vol des bons, cherche à
les revendre à son propriétaire, bien décidé à faire la peau de ceux
qui ont osé le braquer...
Si le récent "Collateral" du même réalisateur
travaille dans le dépouillement le plus radical, concentrant le
déroulement de l'intrigue sur la relation forcée de deux hommes,
errants solitaires, qui se rencontrent fortuitement, pour quelques
heures, il n'en est pas de même ici. Si l'on ne retrouvait
pas, ici ou là, quelques marques de la patte du réalisateur
(prédilection pour les ambiances crépusculaires, nocturnes,
inclination pour les prises de vues en plongées, parfois verticales,
visions aériennes d'un Los Angeles tentaculaire, plongé dans la nuit,
auquel les lumières donnent l'aspect d'une maquette dérisoire, rêve
illusoire d'un ailleurs parfait, l'archipel des Maldives pour Max, les
îles Fidji pour Neil...), on aurait souvent de la difficulté à croire
que c'est le même créateur qui est à l'origine de ces deux oeuvres.
Certes, la construction de l'histoire est également fondée, sur deux
personnages clés. Mais de manière diamétralement opposée. Tandis que,
dans "Collateral", les deux protagonistes
sont collés l'un à l'autre, tant par la volonté originelle de l'un, que
par le déroulement des événements, ils sont ici des entités distinctes,
éloignées physiquement (un seul tête à tête de quelques minutes au
centre du film ainsi, bien sûr, que le sublime final), et,
paradoxalement, proches psychologiquement et intuitivement. Jusqu'au
boutistes, fragiles sous une carapace apparemment imbrisable, torturés
intérieurement par des choix qui échappent, en grande partie,
à leur volonté consciente, gangrenés par les doutes, les rancoeurs, les
colères, les échecs, ils sont en fait un Janus aux deux visages. La
grandeur, la noblesse, le désespoir larvé, l'intensité dramatique que
leur confèrent Pacino et de Niro est inoubliable.
Autour d'eux, grouille un monde complexe : coéquipiers, enfants,
conjoints. A tous, le réalisateur accorde la place nécessaire et
suffisante qui leur permet de vivre sous nos yeux et de participer
pleinement, dans la limite du rôle qui leur est imparti, à la
composition d'un puzzle tragique parfaitement maîtrisé. Michael Mann
gère cette richesse à la fois événementielle, humaine, avec un
équilibre impressionnant, accordant à chaque scène la durée
qui est adaptée à son contenu, passant avec une habileté
prodigieuse d'une scène de fusillade apocalyptique à des séquences
intimistes, dans lesquelles l'humanité est reine. Le sujet passionne,
la construction impressionne, les personnalités envoûtent. Au-delà de
la notion de bien et de mal, ces deux archétypes du gendarme et du
voleur, placés, comme la majorité des personnages du cinéma de Michael
Mann, dans une impasse qu'ils n'ont pas la force ou la volonté de
quitter, se fondent en un être unique : l'humain désemparé poursuivant
une chimère afin d'échapper à la nuit qui noie son âme. Une nuit dans
laquelle l'amour lui-même n'est pas rédempteur.
Une réussite absolue.