1947. La seconde guerre
mondiale est à peine terminée, que se profile le danger communiste et
le spectre de la guerre froide. A l'Université de Princeton, se
retrouvent de nombreux cerveaux brillantissimes. Parmi les plus
remarquables, Bender (Anthony Rapp), Sol (Adam Goldberg), Hansen (Josh
Lucas) et, surtout, John Nash (Russell Crowe). Hormis le fait qu'il
soit un génie, ou, tout au moins qu'il se pense tel, John est de
surcroît misanthrope et psychologiquement instable. Il est aussi
maladroit que possible avec les femmes, et les relations avec ses
collègues ne sont pas des plus conviviales. Un compagnon de chambre,
Charles (Paul Bettany), excentrique et frivole, lui est un jour
adjoint. Quelques années plus tard, il est contacté par un mystérieux
personnage : Parcher (Ed Harris), qui souhaite faire profiter le
gouvernement des capacités mentales exceptionnelles de Nash. Celui-ci
est chargé, sous le sceau du secret, de déceler, dans tous les journaux
parus, les éventuels messages codés qu'un groupe soviétique dissident,
"Nouvelle Liberté", enverrait à ses contacts "dormants" aux
USA, afin de préparer une offensive d'envergure. Un second événement
majeur intervient : contre toute attente, John succombe aux charmes
d'Alicia (Jennifer Connelly) et l'épouse...
La vie d'un mathématicien surdoué n'est pas, a priori, un sujet
particulièrement porteur de fantaisie ou de passion. Mais il est
toujours sage de se méfier des a priori ! Lorsque le sujet doté "d'une
double portion de cerveau et d'une moitié de portion de coeur" (tel
qu'il se définit lui-même) métamorphose son état de simple
théoricien bourru, insociable, en personnalités multiples, l'intérêt
s'éveille soudain. Dès l'instant où le mystère s'installe dans la
perception que le spectateur a de cette individualité protéiforme, cela
devient carrément passionnant ! Il faut préciser que, si la narration
recèle, dans son contenu même, des ressources hautement excitantes,
l'incarnation que donne Russell Crowe de cet esprit maladivement
génial, stupéfiante de réalisme et d'ambiguité, compte pour beaucoup
dans le magnétisme pimenté qui se dégage de l'oeuvre. Il est classique
d'affirmer que les rôles d'êtres en rupture avec la normalité (par
exemple le Raymond Babbitt de Dustin Hoffman dans "Rain man"), sont un
pain béni pour les acteurs, qui peuvent s'en donner à coeur joie dans
l'exubérant, l'outrancier et le complaisant tapageur. Peut-être est-ce
vrai. Quoi qu'il en soit, qu'il revête le manteau de l'étudiant
torturé, cherchant désespérément l'idée originale, prodigieuse, qui
installera définitivement dans le monde scientifique la marque unique
de son génie, ou le manteau du patriote servant son pays grâce aux dons
que la vie lui a accordés, ou encore celui du visionnaire qui voit
brusquement s'écrouler l'univers d'exception dans lequel il se croyait
un roi, Russell Crowe est en permanence juste. Tel un caméléon, il
permet aux composantes antagonistes de son personnage de fluctuer au
gré des événements, de se chevaucher, de se confondre subtilement, sans
que jamais une transition artificielle n'apparaisse. Au fur et à mesure
que s'infiltre l'évidence, à savoir la schizophrénie de Nash, sa nature
originellement rébarbative et antipathique s'humanise, se fragilise, et
de cerveau froid, calculateur, présomptueux, il devient coeur naïf,
bouleversant, persuadé que la puissance de son esprit sera capable de
contrer les dérives de son psychisme malade. Car, si le film survole
les grandes étapes pathologiques et historiques du mathématicien (se
terminant sur quelques phrases ferventes prononcées lors de la remise
du prix Nobel en 1994), il est aussi une vibrante histoire
d'amour, illuminée par la grâce lumineuse de Jennifer
Connelly.
L'oeuvre ne prétend pas décrypter le mystère insondable d'un esprit
hors normes. Il se focalise habilement sur l'évolution lente, la
glissade imperceptible de l'intelligence supérieure à l'hallucination
morbide et rend préhensible, pour le commun des mortels, l'intime
parenté qui existe entre le génie et la folie.