L'injustice des hommes
frappe très tôt la vie de Rubin 'Hurricane' Carter (Denzel Washington).
Dès l'âge de 10 ans, il est envoyé dans un centre de redressement pour
avoir donné des coups de couteau à un notable de la ville, en réalité
pédophile. L'inspecteur Della Pesca (Dan Hedaya) est particulièrement
acharné à son encontre. Ayant réussi, 8 ans plus tard, à s'évader du
centre, il s'engage dans l'armée, devient un boxeur prometteur. Mais,
de retour dans sa ville antale, Paterson, il croise à nouveau sur sa
route le flic vindicatif. Pourtant, la chance semble lui sourire dans
le sport. Jusqu'à ce jour de 1966, où il se trouve, par hasard, au
mauvais endroit au mauvais moment. Accusé d'un triple meurtre, il est
condamné à perpétuité...
La mise en images de la vie de Rubin Carter tire sa puissance
émotionnelle du sujet en lui-même. C'est évident. Le genre même
d'existence dont on ne voudrait pour rien au monde. Si la réincarnation
existe, et que, comme l'affirment de nombreux "Sages" ou "Initiés",
l'âme a connaissance de ce qu'elle va vivre dans l'incarnation future,
il est légitime de se demander comment elle peut accepter semblable
destin. Mais, et c'est là une des multiples richesses de cette oeuvre,
celle-ci, contre toute attente, apporte la réponse. Une réponse. Car,
dans sa construction intelligente, foisonnante, complexe, qui ne sombre
jamais dans le misérabilisme unilatéral, l'histoire visite tour à tour
les abîmes dans lesquels sombre Carter, mais aussi les cimes qu'il
gravit, et qui se seraient révélées inaccessibles, si son existence
n'avait pas subi autant de drames.
Lorsqu'on ressort de cette vision, sonné moralement, et le coeur au
bord du précipice, il devient évident que l'ensemble est beaucoup plus
riche que la somme de ses composantes ne le laissait augurer. Ne
tombant dans aucun des écueils qui guettent le genre (apitoiement
facile, manichéisme, effets de manche dans les (courtes) scènes de
procès...), le réalisateur permet à chacune des facettes présentées de
se mettre en valeur tout en favorisant l'épanouissement des autres.
Rubin Carter subit une abominable injustice. Cela dit, il n'est pas un
ange. Elevé dans la misère, s'engouffrant dans la haine et la violence
comme dans un tunnel libérateur, il prend conscience, malheureusement
dans des circonstances épouvantables, que la véritable liberté n'est
pas là où il croyait. Sans en avoir vraiment conscience, sans doute, il
intègre au plus profond de lui-même une vérité bouddhique, qui se situe
à l'exact opposé de ce que la vie moderne nous offre comme croyance :
la libération de l'être apparaît lorsque celui-ci n'éprouve plus aucun
désir, lorsqu'aucune envie ne se fait sentir. Ce qui ne signifie
nullement, comme on pourrait le croire, une absence de vie, mais bien
au contraire une globalité de vie. C'est là une évidence que nombre de
personnes, soi-disant religieuses, feraient bien de méditer,
lorsqu'elles affirment que Dieu "veut" ceci ou cela. Comment une entité
qui est le "Tout" pourrait-elle "vouloir" quelque chose ? Cela
signifierait évidemment qu'il est un objet, une pensée, qui leur
échappent... Aberrant !
Si la colère, la rancoeur, la haine, occupent une large part dans la
vie de Carter, l'amour y creuse aussi, lentement, inexorablement, son
sillon salvateur. Mais jamais l'émotion, constante, poignante,
viscérale, ne s'exhale grâce à des artifices. Elle jaillit toujours
naturellement, spontanément, d'une exposition brute, sans concession ni
embellissage, des faits. Est-il bien nécessaire, également, de
souligner une évidence : Denzel Washington, sobre, tendu à l'extrême,
boule de furie toujours sur le point d'exploser, ou enfant fragile sur
le bord du gouffre, est inoubliable. Une réussite exceptionnelle.