David Aaronson "Noodles" (Robert de Niro) est
un homme qui a dépassé la cinquantaine. Il rend visite à Fat Moe Gelly,
l'un des anciens membres de la bande à laquelle il appartenait, des
décennies auparavant. Il revoit son enfance dans le Bronx, son
admiration muette et passionnée pour Déborah Gelly, qui ne vivait que
pour la danse, ses premiers larcins, la formation de la bande avec son
meilleur ami, Max Bercowicz (James Woods), leurs trafics lors de la
prohibition, leur ascension fulgurante dans le milieu de la pègre, et
puis le drame final qui vit l'éclatement du groupe et la disparition de
certains d'entre eux...
L'être humain est souvent manipulé par ses instincts les plus bas.
C'est la raison pour laquelle il est bien facile, souvent, de
trouver les mots pour critiquer un film que l'on n'apprécie pas.
En face d'une oeuvre aussi admirable, l'enthousiasme demeure parfois
muet. On a presque envie de laisser le silence s'installer, de demeurer
dans une contemplation extatique. Il y a trop de richesses pour mettre
l'accent sur certaines en occultant les autres...
Par où commencer ? L'histoire, c'est logique ! Elle est de construction
complexe, toute en flash back, mais totalement maîtrisée et d'une
richesse thématique extraordinaire. Exception faite de celui-ci, je ne
connais aucun film qui embrasse autant de passions humaines et les
fasse éclore dans une mosaïque de genres aussi étendue. Et surtout,
assemblées dans un scénario, certes complexe à la première vision, mais
aux éclatements parfaitement gérés.
Il y a l'amitié, l'amour, la jalousie, la cupidité, la joie, la bêtise,
la tristesse, la désillusion, la mélancolie... Tous ces sentiments se
heurtent, s'agressent, se complètent dans des scènes qui vont de la
bouffonnerie (la naissance du fils du chef de la police...
extraordinaire Danny Aiello !) à la poésie de l'enfance ("Noodles"
observant la danse de Déborah, caché dans les toilettes), en passant
par la violence (le temps de la prohibition), le désespoir... A quoi
bon allonger la liste ? Toutes les joies et les détresses de l'humanité
naissent et meurent sous nos yeux dans une débauche de fureur et de
paix.
Les comédiens ? Robert de Niro m'a rarement semblé aussi inspiré
qu'ici. La composition multiple de son personnage est fascinante.
Lorsqu'au début du film, il vient revoir Fat Moe, après trois décennies
de disparition, il est cet homme âgé, usé, désabusé, aux gestes lents,
conscient d'avoir raté une partie de sa vie, mais peut-être en route
vers une certaine paix intérieure. Dans les scènes des années 30, il
est ce jeune impulsif, tiraillé entre la tendresse de l'amour et le
goût de la violence qui l'environne et l'aspire.
Joe Pesci, égal à lui-même, James Woods toujours sarcastique et
inquiétant, Danny Aiello, épique, sont tous excellents. Elisabeth Mc
Govern, qui incarne Deborah, est toute finesse et fragilité.
L'intensité de son regard, la flamme qui y brille sont inoubliables.
La musique ? Un monument à elle seule ! Non seulement elle est d'une
grande beauté, -cela n'est pas vraiment une surprise de la part d'Ennio
Morricone !-, mais encore elle est quasiment inspirée, au sens le plus
élevé du terme. C'est la différence, très subtile et, certes,
subjective, qui existe entre des accompagnements magnifiques
("Titanic", "La courtisane", "Quand les aigles attaquent"...) et des musique qui
transcendent le charme simple pour atteindre une dimension
différente, une osmose totale entre le vu et l'entendu. C'est
ici le cas, tout comme, par exemple, dans "Mission", de Roland Joffé
(toujours du même Ennio Morricone !).
Oeuvre monumentale (presque 4 heures !), magistrale et envoûtante, sur
la mémoire, sur le temps irrévocablement passé, sur le regret, le
remords, l'amour. A-t-on un jour illustré de manière aussi
mélancolique la prise de conscience d'avoir gâché sa vie et ce qui nous
était offert ?
Quelques mots, prononcés par "Noodles" résument à eux seuls ce
désespoir de jeunesse brisée qui, avec le temps, s'est approché,
peut-être, de la sérénité. A son ami Fat Moe, lui aussi vieilli et
fatigué, qui lui demande ce qu'il a fait durant toutes ces années
d'absence, il répond :
"Je me suis couché tôt" !