Trois événements, sans lien
apparent, se déroulent quasi simultanément. Un homme inconnu,
"Harmonica" (Charles Bronson), débarque dans une gare isolée. Il est
attendu par trois hommes, envoyés à sa rencontre par Frank (Henry
Fonda), pour le tuer. Ils échouent. Jill (Claudia Cardinale)
arrive à Flagstone pour épouser Brett McBain (Frank Wolff), veuf avec
trois enfants. Mais tous quatre viennent d'être assassinés par Frank.
Un bandit de grand chemin, Cheyenne (Jason Robarts) échappe à ses
gardiens pendant son transfert en prison. Il cherche à comprendre
pourquoi des traces ont été laissées sur le lieu du meurtre des McBain,
afin de lui faire endosser le forfait...
Si l'on excepte "Il était une fois la révolution", sorti trois ans plus
tard, voici donc le testament westernien de Sergio Leone, qui,
étrangement, demeurera quasiment silencieux jusqu'au génial "Il était une fois en Amérique", en 1984. Mais quel
testament !
"Le bon, la brute, le truand" amorçait déjà un
changement profond dans la gestion du drame, jusqu'alors dominé par le
jeu et la ludicité dans les deux premiers opus : "Pour une poignée de
dollars" ainsi que sa suite, "Et
pour quelques dollars de plus". Dans l'oeuvre présente,
l'humour et les situations burlesques ont quasiment disparu. Nous
sommes en face d'une tragédie antique, lovée dans la fin du
dix-neuvième siècle, et dans un Monde Nouveau. Le dépouillement y
côtoie le lyrique. Quelques éclairs de tendresse, quelques bouffées
fugitives de mélancolie traversent un univers de brutes, dans lequel le
pouvoir et l'argent deviennent les maîtres. Mais, bouleversement
primordial par rapport au film précédent, qui était, à 99,9% une
histoire d'hommes, apparaît ici un pivot central féminin, sous les
traits merveilleux de Claudia Cardinale. Evoluant d'un intérêt
bassement matériel à l'intégration dans un rêve qui lui était a priori
étranger, elle apparaît comme l'archétype de la gestatrice d'une nation
dans l'enfance.
La relative futilité du sujet précédent (la quête d'une caisse d'or)
laisse ici place à l'avancement douloureux de la "civilisation" et au
travail de fondement d'une société cohérente. Le personnage de Morton
(Gabriele Ferzetti), dévoré par une tuberculose osseuse, et obsédé par
le désir de voir l'océan Pacifique, quel que soit le prix à payer, est
pleinement représentatif de cette avancée irrépressible, qui balayait
sur son passage aussi bien les Indiens que les compatriotes gênants,
tels le visionnaire McBain.
Nous retrouvons une composition du trio masculin parallèle à celle
du "Le bon, la brute, le truand" : un élément positif
("Harmonica") ; un négatif ("Frank"), pendant de "Sentenza" (à noter la
remarquable incarnation en contre-emploi de Henry Fonda, étranger
jusqu'alors, à l'image de Gary Cooper, aux rôles de méchants) ; et un
élément ambivalent, "Cheyenne".
Impact dramatique et importance majeure des silences, des regards, des
gestes, des bruits (gouttes d'eau, grincement d'une éolienne,
crépitement du télégraphe, vol d'une mouche...), gros plans alternant
avec l'ampleur majestueuse des paysages en cinémascope, dilatation du
temps... tout l'art créatif de Sergio Leone est présent dans cette
composition magistrale, et imprime à l'ensemble une grandeur, une
noblesse incomparables.
Et comment ne pas mentionner la musique d'Ennio Morricone ? Les oeuvres
révélant semblable osmose entre images et accompagnement orchestral,
une telle harmonie, complémentarité miraculeuses, se comptent sur les
doigts d'une main.
Grandiose, inoubliable...