Tony
(Olivier Martinez) est un taggeur de talent. Son copain Jockey (Sekkou
Sall), un jeune noir d'une dizaine d'années, passe son temps à
récupérer son père, Emile (Sotigui Kouyaté), en coma éthylique. Un
soir, il est obligé d'appeler une infirmière de garde, Gloria
(Géraldine Pailhas). Tony en tombe immédiatement amoureux, mais se fait
éjecter sans ménagements. Obligé par une bande de skinheads de conduire
à Grenoble une camionnette de nains de jardin, il décide en cours de
route de laisser tomber la mission, et de gagner Toulouse où Gloria est
partie. La seconde voiture qu'il vole en compagnie de Jockey
renferme un étrange vieux bonhomme qui dormait à l'arrière. Il s'agit
de Léon Marcel (Yves Montand), en quête de l'île aux pachydermes...
On retrouve sans peine
dans ce film les deux grandes thèmes développés six ans plus tôt, dans "37°2 le matin" : à savoir
l'amour passionné et la folie. Mais ce cocktail qui, dans mes
souvenirs, donnait un résultat merveilleux et envoûtant avec le tandem
Béatrice Dalle - Jean-Hugues Anglade, se révèle ici pour le moins
désarçonnant. Si la femme supposée idéale est toujours le moteur de la
quête, elle est dans cette oeuvre quasiment réduite à un archétype
abstrait. Même si sa courte présence à la fin permet au réalisateur de
nous offrir une belle scène sensible entre Jojo et Léon. Quant à
l'amoureux obsédé, en l'occurrence Tony, il se résume, extérieurement,
à un taggeur agressif (mais ses réalisations valent le coup d'oeil !)
incapable d'exprimer vécu et ressenti autrement que par le
jaillissement de la peinture ou des paroles du genre "connasse"...
Autant dire que son personnage n'attire pas franchement la sympathie au
premier abord. Heureusement, il y a, dans son ombre, le petit Jockey
(admirablement rendu par Sekkou Sall, confondant de naturel), dont le
seul désir est de voir la neige. Beaucoup moins monolithique que son
compagnon, plus malléable, il apporte une petite bouffée d'humour et
d'oxygène à ce duo. Mais, entre skinheads, père alcoolique et nains de
jardin à transporter sous peine de mort, ce n'est pas vraiment léger
léger!
Et puis, tout de même, apparaît Léon. L'énigmatique Léon ! Après avoir
inscrit son récit dans le noir des banlieues et le désespoir de ceux
qui y sont ensevelis, Beineix apporte une pléiade de bouffées
enivrantes. Léon se faisant rafraîchir par une "pluie lustrale" dans
une aura blanche digne du Christ, Léon marchant sur les eaux d'un lac
(enfin, presque...), Léon communiant avec la force vitale des astres et
guérissant par magnétisme, Léon racontant sa rencontre avec les
nymphes... On se demande ce qui arrive ! Message panthéiste, quête
mystique, Léon serait-il par chance un Grand Initié ? En fait, le
soufflé retombe très vite. Peut-être cela vaut-il mieux, d'ailleurs.
Car le ridicule commençait à sérieusement prendre du galon ! En fait,
Léon n'est qu'un homme (ouf !) mais son pouvoir, pour modeste qu'il
soit, permettra quand même à ses deux compagnons de réaliser leur
propre quête et, surtout, en ce qui concerne Tony, de déverrouiller son
coeur. Ce parcours évolutif au contact d'un être qui, pour eux, était
le contraire de leurs modèles, est, dans son principe, attirant. Le
résultat, lui, laisse perplexe. C'est là que la sensibilité de chacun
entrera plus ou moins en résonance avec le traitement de l'histoire.
Tour à tour saugrenu, lyrique, sensible, naïf, agaçant, parfois
ennuyeux, flirtant avec le réalisme, l'onirisme, la poésie, l'illusion,
l'absolu, le film mêle d'innombrables composantes dont certaines
toucheront tandis que d'autres irriteront.
Pour
ma part, malgré le développement progressif de l'humanité des
personnages, l'ensemble me laisse une impression de froideur
généralisée, qui empêche l'immersion intérieure dans cet itinéraire
initiatique pourtant aspirateur de sympathie.