Abandonné tout petit par sa
mère, incapable de l'élever, celui qui sera plus tard appelé Sam Lion
(Jean-Paul Belmondo) est élevé dans un cirque pour lequel il se
passionnera toujours. A la suite d'une chute grave, il se reconvertit
dans le nettoyage. Quelques décennies plus tard, après deux mariages,
l'un avec Yvette (Lio) qui donnera naissance à Jean-Philippe
(Jean-Philippe Chatrier), le second avec Corinne (Béatrice Agenin),
d'où naîtra Victoria (Marie-Sophie L.), il est devenu PDG d'une
multinationale qui emploie douze mille personnes. Un jour, il décide de
traverser l'Atlantique en solitaire. Et de simuler sa disparition
tragique...
Lorsque Claude Lelouch laisse de côté ses ambitions narratives
pharaoniques (genre "de Jésus à l'an 2000" ou "histoire du genre humain
en X parties"), pour recentrer sa peinture sur un nombre de personnages
restreint ou un petit noyau familial, il est capable de nous émouvoir
profondément tout en racontant, à sa façon inimitable, une histoire
passionnante. Construite à la manière d'une mosaïque d'instants
frivoles, dramatiques, drôles, émouvants, qui nous sont offerts, sans
esbroufe, au gré de la quête d'isolement de Sam, cette fresque d'une
vie sonne constamment vrai. Le réalisateur a réussi, dans
cette oeuvre, une osmose merveilleuse entre l'intimisme des rapports
familiaux, l'attachement à ceux que l'on aime, et la soif de liberté
absolue que peut ressentir soudain un être au bord de l'écrasement par
le poids des responsabilités, tant professionnelles que parentales ou
amoureuses.
Sans perdre son originalité profonde dans le traitement du récit,
Lelouch a su ici maîtriser les excès qui tirent souvent son style vers
le factice et la manipulation gratuite. Enchâssées dans un récit
particulièrement fluide, qui met en valeur les détachements
psychologiques des deux personnages masculins, les séquences
typiquement lelouchiennes sont conduites, soit avec légèreté
(l'apprentissage des "bonjour"), soit avec une tendre et pudique poésie
(la demande en mariage), soit avec un humour bon-enfant (la
présentation du prétendu sosie). Jamais, en tout cas, elles
n'interfèrent avec la limpidité de la composition. Bien plus, elles
apportent, dans leur concision discrète, les qualités qui devraient
toujours être leur raison d'exister : une touche de bonhomie naturelle
et d'humanité spontanée. Belmondo, doté d'une sobriété émouvante, est
l'incarnation parfaite de ce misanthrope temporaire. Richard Anconina,
maladroit, fragile, est lui aussi impeccable.
Quand simplicité rime avec pudeur et sensibilité, le résultat touche au
plus profond de l'être. Ces éclats de vie, baignés de souffrances,
d'espoirs, de solitude, croqués avec un flot de tendresse constante
mais réservée, bercés par la superbe musique de Francis Lai, laissent
une empreinte durable et savoureuse.