Ah Jong (Yun-Fat Chow) est un
tueur professionnel. Très efficace. Mais, au cours d'une mission, il
blesse involontairement une charmante jeune chanteuse, Jennie (Sally
Yeh). Elle survit, mais est devenue quasiment aveugle. Traumatisé par
son geste, Jong reprend contact avec elle et décide d'effectuer une
nouvelle mission, afin de pouvoir lui payer une greffe de cornée. Il
exécute cette fois un mafieux notoire, mais se voit menacé lui-même
de mort, car il désire raccrocher, ce que n'apprécie guère son
employeur...
Le film qui a fait connaître John Woo, même si, depuis 1968, il avait
déjà tourné une vingtaine d'oeuvres. Tandis que la quatre vingt sept
mille huit cent onzième balle quittait le canon d'un revolver, pour
foncer droit sur la tête à exploser, une réflexion s'est mise en
route. Nous considérons, avec sans doute quelques raisons valables, que
l'Homme de Cro-Magnon était, comparé à nous, un primitif
particulièrement obtus, doté d'une intelligence lilliputienne.
Supposons (on peut toujours rêver), qu'une famille habitant une jolie
planète de la constellation d'Andromède, décide de venir effectuer
une petite virée dans notre système solaire. Avec halte obligée sur
notre accueillante terre. Elle assiste, par hasard, à la projection de
ce film. Quelle va être sa réaction ? Il est possible de parier
qu'elle notera dans son compte-rendu de voyage : "planète
arriérée, peuplée d'êtres rudimentaires, à visiter d'urgence comme
l'un des derniers bastions de la barbarie primitive".
Aurait-elle foncièrement tort ? Certainement pas, au vu des séquences
délirantes qui ont ravi sans nul doute les accros des jeux video. C'est
du grand n'importe quoi agrémenté de vols planés, débauche de
mitraillades, giclées sanguinolentes, tout ce qu'adore Quentin
Tarentino. Avec, il est bon de le noter, une inefficacité évidente des
tireurs, puisque, pour transformer chaque adversaire en cadavre, il ne
faut pas moins d'une quinzaine de balles. A croire que les pistolets ont
tous des chargeurs extensibles.
Aurait-elle pour autant entièrement raison ? Eh bien non !
Paradoxalement, dans cette histoire simpliste, où le "héros"
est un tueur implacable, l'émotion, la sensibilité, s'invitent
ponctuellement et, comble de l'étonnement, leurs poussées semblent
évidentes, naturelles. Un peu à la manière de Yo Hinomura dans "Crying
Freeman", Ah Jong découvre brutalement une parcelle
d'humanité jusque là occultée, et celle-ci ne vas plus le quitter. La
rédemption dans toute sa splendeur. Il faut dire que, dans cette tâche
difficile, John Woo est brillamment aidé par le choix de Yun-Fat Chow.
Là où Mark Dacascos vivait sa mutation intérieure en sauvegardant sa
personnalité majestueuse et ténébreuse, l'acteur de John Woo brise sa
carapace et laisse émerger une sorte d'enfant hypersensible, à la
physionomie poupine compatissante. C'est surprenant, décalé, primaire,
spontané, et jamais ridicule. Alors, même si la pilule est dure à
avaler, en ce qui concerne les innombrables carnages, aussi répétitifs
que lassants et, avouons-le, passablement loufoques, l'incursion au
milieu des flaques de sang de ces instants humanistes apporte une
bouffée d'innocence qui s'approche parfois de la grâce. Etonnant !