Les destins entrecroisés de
plusieurs couples à la dérive. Il y a Leon Zat (Anthony LaPaglia),
marié à Sonja (Kerry Armstrong), mais qui entretient une liaison
précaire avec Jane O'May (Rachel Blake), elle-même séparée de Pete
(Glenn Robbins). Il y a le docteur Valerie Somers (Barbara Hershey),
psychanalyste, dont l'union avec John Knox (Geoffrey Rush) bat
fortement de l'aile, depuis l'assassinat de leur fillette, Eleanor, dix
huit mois plus tôt. Et puis il y a aussi Paula, la jeune voisine de
Jane, dont le mari va se trouver mêlé à un sombre drame...
"Lantana" se démarque fortement du tout venant des psycho-drames tant
par sa forme que par son parti pris de sobriété intense. Au premier
abord, on peut avoir vaguement l'impression d'un négatif de "21
grammes". On
trouve cette même mosaïque de destins qui se chevauchent, se recoupent,
se superposent, cet avancement par saccades, qui, finalement, donnent
naissance à un tissu intelligemment et tragiquement orchestré. Mais, là
où Inarritu installait une violence visuelle, rythmique, verbale, une
urgence implacable dans la succession des scènes, Ray Lawrence ne se
départit jamais d'une apparente placidité, d'une langueur quasi
hypnotisante.
Il prend tout son temps pour installer chaque personnage, pour nous
inviter à pénétrer, dans un calme et un silence pudiques, dans
l'intimité de tous ces êtres qui souffrent, sont rongés intérieurement
par un désespoir qui n'éclate jamais. Tandis que les personnages
d'Inarritu explosent en geysers volcaniques, ceux de Lawrence affichent
un feu de glace. Mais cette lenteur n'est jamais synonyme de vide ou
d'absence d'intensité, loin de là ! Elle donne naissance à une profonde
connivence avec tous ces individus écorchés. Par son calme apparent,
elle donne au spectateur le temps et le désir d'apprendre à connaître
le drame de chacun, de laisser s'installer au fond du coeur une infinie
compassion.
L'authenticité qui se dégage de cette fresque tient également à deux
autres facteurs. D'abord, le choix judicieux des acteurs. LaPaglia,
Rush, Barbara Hershey, Kerry Armstrong, et jusqu'aux rôles les moins
importants, tous se mettent à l'unisson pour s'infiltrer avec
délicatesse et sincérité dans ces âmes meurtries. Ensuite la
construction narrative qui avance à pas feutrés, sans une once de
spectaculaire ou d'esbroufe, suivant fidèlement l'errance intérieure de
ces êtres déboussolés. Certes, le spectateur, habitué au martèlement
souvent pataud des productions classiques, pourra être dérouté par
cette technique narrative. Est-il courant que, cinquante cinq minutes
après le début du film, l'on ignore encore tout de la direction qui va
être prise ? Q'une telle aura de mystère soit préservée sur un tel laps
de temps, non par désir d'appâter, mais par simple logique narrative et
psychologique ? On subodore qu'un drame va survenir, puisque l'oeuvre
s'ouvre sur la vision fragmentaire d'un cadavre. Mais nous n'en saurons
pas plus pendant un très long temps. Qui est cette victime ? Est-ce un
crime ? Nous découvrirons la clé de l'énigme au rythme de l'évolution
naturelle des événements et de la progression psychologique des
protagonistes. La musique elle-même, aussi lancinante que discrète, se
met à l'unisson de cette pudeur générale.
C'est toujours intelligent, sensible, profondément émouvant et humain,
intense dans la délicatesse. Et toujours passionnant...