Le milieu du dix-neuvième
siècle. Une jeune européenne, Ada Mc Grath (Holly Hunter) se rend en
Nouvelle Zélande, accompagnée de sa fille Flora (Anna Paquin) et de son
inséparable piano. Ada est muette. Elle doit épouser un homme qu'elle
ne connaît que par lettres, Alisdair Stewart (Sam Neill). Elle débarque
sur une plage déserte. Lorsque son futur mari arrive le lendemain pour
la chercher, accompagné d'indigènes, il refuse de faire apporter le
piano. Désespérée, Ada demande à un ami de son mari, Georges Baines
(Harvey Keitel) de le récupérer. Il finit par accepter et l'installe
chez lui. Il lui propose alors un marché : qu'elle se soumette à ses
désirs et elle regagnera, touche par touche, son instrument...
Grisaille, ténèbres, brumes et pluies au dedans comme au dehors. Tout
n'est que boue et fange dans ce décor cauchemardesque, à la permanence
horripilante, tandis que la pénombre règne à l'intérieur du personnage
énigmatique d'Ada. Le spectateur ignore tout de sa vie, de son blocage
psychologique, de ses motivations, et seules ses expressions de visage,
merveilleusement rendues, il faut le reconnaître, par Holly Hunter,
parviennent à traduire quelques bribes de sa vie intérieure. Autant
dire que l'entrée dans cet univers glauque et dans ce personnage muré
n'est pas une sinécure.
Assurément, l'histoire est originale. Jane Campion a d'ailleurs reçu en
1994 l'Oscar du meilleur scénario. Mais j'avoue que j'avais
gardé un très mauvais souvenir d'une vision il y a une dizaine
d'années. Mon impression est aujourd'hui mois absolue. Il n'en reste
pas moins que l'abord de cette oeuvre multi récompensée reste pour moi
très difficile. L'ouverture, esthétiquement superbe, de ce débarquement
sur une plage du bout du monde, pour poétique qu'elle soit, me paraît
relever de l'artifice, et cette impression persiste durant une bonne
moitié du film. Il faut avouer que l'idée de cette femme, muette,
européenne, partant seule avec sa fille au bout du monde, et débarquant
avec un piano sur une plage déserte en 1850... C'est beaucoup ! Et ce
n'est évidemment pas l'environnement mortuaire fait de jungle
ruisselante, de ténèbres quasi permanentes, peuplé de femmes à moitié
demeurées, qui évite la nausée et facilite la résonance avec les quatre
personnages principaux. Ada lance à tout va des éclairs de fureurs qui
foudroieraient un tigre, et ne communique qu'avec sa fille et surtout
son piano, Alisdair a l'air d'un bénêt et Georges ressemble à un
sauvage illettré. Quant au personnage de Flora (Anna Paquin, gratifiée,
elle aussi d'un Oscar en 1994, celui du meilleur second
rôle), il ne me semble pas non plus, c'est un euphémisme,
attirer la sympathie. Il est particulièrement difficile d'entrer en
communion ou même d'apporter un intérêt quelconque à un être dont la
seule manifestation de vie est une volontée tendue vers un unique
besoin, et dont, qui plus est, on ignore tout. C'est alors une forte
envie de décrocher qui saisit.
Puis, une subtile évolution se produit. Ada n'est plus le robot
déshumanisé qu'elle affichait à son arrivée. Une transmutation
intérieure s'est produite, et un lent transfert, de sensualité
d'abord, d'affection ensuite, s'effectue de son
instrument à l'homme qui l'aime. L'environnement est toujours aussi
glauque, nocturne et pluvieux, mais une étincelle s'est allumée, une
émotion surgit à laquelle il est possible de s'accrocher. Cet éveil
d'Ada va d'ailleurs être, par ricochet, celui de son mari et de
Georges. La passion se déchaîne, accompagnée de son habituelle
complice, la violence. Et c'est au bout d'une heure quarante cinq
qu'apparaît, subrepticement, un bref et minuscule coin de ciel bleu.
Mais pas une seule fois le soleil n'aura physiquement paru dans cette
oeuvre sombre à l'extrême (à l'excès ?) qui, pourtant, se clôt sur une
note constructive.
C'est néanmoins une sensation de malaise qui subsiste lorsque le
générique a fini de défiler. Mais un psychologue n'aurait certainement
pas de mal à mettre au jour les blocages personnels qui le provoquent...