1913.
Le Colonel Ludlow (Anthony Hopkins), abandonné par sa femme Isabel
(Christina Pickles), vit dans son ranch avec ses trois fils, Alfred
(Aidan Quinn), l'aîné, Tristan (Brad Pitt), le préféré, et Samuel
(Henry Thomas). Ce dernier revient de voyage en amenant une fiancée, la
ravissante Susannah Fincannon (Julia Ormond). Mais la guerre éclate en
Europe et Samuel veut à toutes forces s'engager, malgré la colère de
son père, écoeuré des tueries indiennes qu'il a menées. Alfred et
Tristan l'accompagnent. Ils reviennent seuls un an plus tard. Susannah
est devenue amoureuse de Tristan, mais, incapable de supporter la mort
de son frère, le jeune homme part à l'aventure, la laissant seule avec
Alfred...
Après avoir, semble-t-il, hésité entre la comédie ("About last night",
1986, "Leaving normal", 1992) et le drame ("Couvre-Feu",
"Glory", 1989), Edward Zwick s'est apparemment rangé du côté des
grandes fresques épiques, dont "Le
dernier Samouraï" est actuellement le couronnement. On ne peut que
s'en féliciter, pour peu que l'on soit sensible à l'accumulation de
drames qui couvrent, dans cette aventure, une période d'un
demi-siècle.
Tout commence comme dans un beau conte de fées, et dans une forme
académique. Trois frères apparemment unis, l'amour qui frappe à la
porte sous les traits d'une merveilleuse créature (Julia Ormond,
radieuse de beauté est poignante dans un personnage où le non-dit prend
le pas sur l'exprimé)... Mais l'inconscience juvénile aura vite raison
de ce qui s'annonçait comme une voie radieuse vers le bonheur. Romance
passionnelle, certes, mais, à l'instar d'"Autant en emporte le vent",
peuplée de caractères entiers tout en étant subtilement analysés, et de
moments d'émotion intense. Comme il l'a montré dans son dernier film
avec Tom Cruise, Edward Zwick a le sens de la narration épique, nimbée
de sensibilité et de noblesse. Les événements, pour violents ou
terribles qu'ils soient, n'empiètent jamais sur la peinture
des souffrances intimes, des désespoirs corrosifs. Les
relations conflictuelles entre les deux frères et le père sont aussi
crédibles que fiévreuses. A coups de touches sensibles et au gré de
l'évolution dramatique, s'affirment les blessures de chacun : Tristan,
le rebelle, peu respectueux des lois, des règlements, ne parviendra
jamais à faire taire en lui la "colère de l'ours" qui le ronge, le fait
osciller entre la vie et la mort, lui qui a pourtant été le bien aimé
du père et de deux jeunes femmes ! Alfred, en apparence fort et sage,
respectueux de l'ordre, brillant, ne guérira jamais de n'avoir pas été
aimé. Quant à Susannah, le chavirement de son coeur ballotté entre des
êtres dissemblables, ne lui apportera jamais la paix.
Une
grande fresque, certes théâtrale par instants, mais à la densité
bouleversante. Et Brad Pitt y est magnifique !