Léon (Jean Reno) est un
tueur à gage solitaire et terriblement efficace. Un jour, il est
contraint de recueillir une petite fille d'une dizaine d'années,
Mathilda (Natalie Portman), dont la famille vient de se faire massacrer
par un inspecteur ripoux de la brigade des stupéfiants, Stansfield
(Gary Oldman). D'abord déconcerté par cette irruption dans son
existence de misanthrope, Léon s'attache bientôt à cette nouvelle venue
qui révolutionne sa vie...
Dans la lignée dramatico-policière initiée brillamment avec "Nikita"
quatre ans plus tôt, loin des délires visuels et narratifs burlesques
du "Cinquième élément", qui clamera son cousinage
avec le monde de la bande dessinée futuriste, cette oeuvre s'enfonce
dans l'univers intimiste de deux personnages extérieurs à la société
et, quasiment, à la vie elle-même. Film policier, certes, avec ses
fulgurances de violence sauvage, mais surtout fable poignante entre une
"Belle" et une "Bête" qui, toutes deux, sont à la recherche désespérée
de leurs racines. Cette quête initiatique de l'identité est
miraculeusement servie par deux tempéraments au magnétisme intense :
Jean Reno, sorte de brute fruste, illettrée, repassant avec application
ses chemises et bichonnant sa plante verte comme un enfant, dont les
capacités restreintes sont focalisées dans le perfectionnement du
"nettoyage", devient en quelques traits succints une figure
inoubliable. Quant à Natalie Portman, exceptionnelle révélation,
alliant luminosité et noirceur, candeur et rouerie, avec un talent
impressionnant et un vérisme incontestable, elle est une femme-enfant
inondée de désespoir, imitant Charlot ou Gene Kelly avec la grâce d'une
déesse pathétique. Sa puissance transperce l'écran à la manière
miraculeuse d'un Haley Joel Osment.
Face à ces deux personnalités hors du commun, fascinantes, le
représentant du mal, précurseur déjanté du Jean-Baptiste Emanuel Zorg,
qui mène la vie si dure à la douce Leeloo dans le "Cinquième élément". Un Gary Oldman sous
acide, totalement disjoncté, qui, sans doute imprégné par son rôle dans
la biographie beethovénienne sortie la même année ("Ludwig van B."), disserte sur les mérites
comparés de Mozart et de Beethoven avant de trucider ses victimes, mais
dont le personnage ne sombre pourtant jamais dans la caricature
grotesque.
Sur une musique envoûtante d'Eric Serra, Luc Besson développe avec un
sens inné du spectaculaire autant que de l'intimisme, une tragédie à
l'atmosphère profondément originale, ascétique et sombre, construite
sur un scénario spartiate, traversée de quelques rares éclairs
sensibles ou poétiques. Lorsque l'on revoit une telle oeuvre, on ne
peut que regretter la prépondérance du Besson producteur de niaiseries
génératrices de fric facile, sur le Besson réalisateur inspiré.