La seconde guerre mondiale.
Côté Pacifique. Les troupes américaines sont chargées d'investir une
île au milieu de l'océan, sur laquelle les Japonais ont établi une
base. La première tentative d'assaut, menée par les hommes du capitaine
James Staros (Elias Koteas), est catastrophique. Le Lieutenant Colonel
Gordon Tall (Nick Nolte) ordonne de continuer cependant l'attaque de
front. Le capitaine refuse d'envoyer ses hommes à la boucherie...
Il
y a les films de guerre "à l'ancienne", genre "La grande évasion", "Les canons de navarone",
"Les 55 jours de Pekin", "Quand
les aigles attaquent". Sans conteste passionnants, mais
souvent plus proches de l'aventure chevaleresque que de la réalité
sanglante. Puis vinrent les oeuvres qui annonçaient un changement
radical dans le traitement visuel. C'est le cas, par exemple, des
inoubliables "Croix de fer" de Sam Peckinpah ou "Voyage au bout de l'enfer".
Aujourd'hui, que ce soit dans le débarquement de "Il faut sauver le
soldat Ryan" ou dans n'importe quelle production, de "Stalingrad" à "Taegukgi", en
passant par "Les larmes du
soleil", le spectateur a quasiment l'impression de respirer
au milieu des explosions et des carnages. Mais, au milieu de ce
diapason réaliste, émerge une oeuvre comme celle-ci. Récit de guerre,
bien sûr. Avec ses horreurs, sa sauvagerie. Mais ce n'est là que la
face émergée d'un iceberg monumental. Au-delà de cette écorce
sanglante, se révèle un monde inconnu, vierge, que Terrence Malick est
sans doute l'un des seuls à intégrer de manière aussi évidente,
naturelle.
Le film débute par une réflexion sur la lutte perpétuelle qui est le
lot de la vie sur terre (sur fond du sublime Requiem de Gabriel Fauré).
Est-il concevable que la violence puisse atteindre cet ilot
paradisiaque, cette communauté paisible et harmonieuse, ces enfants
joyeux, insouciants, qui évoluent devant le regard mélancolique du
soldat Witt (James Caviezel) ? La réponse est : oui. La guerre est
partout, même sur ce bout d'île perdu au milieu du Pacifique, auquel le
Colonel Tall (Nick Nolte aussi impérial que monstrueux), heureux de
tenir enfin "sa guerre" qu'il attend depuis quinze ans, va
s'accrocher comme un chien à son os. Toute la construction de l'oeuvre
repose sur une constante dualité : séquences de fureur et plages de
calme presque éthéré. Comme si l'être avait besoin de se réfugier dans
un néant désincarné pour que la folie de l'apocalypse ne désintègre pas
sa conscience. Le réalisateur est un philosophe panthéiste, mais plus
encore, un mystique. Jamais, sans doute, n'ont été aussi perceptibles,
aussi ostensibles, l'angoisse qui broie soudain le courage, la panique
qui enserre le coeur dans un étau, la cassure psychologique qui scinde
l'homme en deux fragments déboussolés, et, surtout, la communion
profonde qui soude l'humain à la nature environnante, qu'elle soit
minérale, végétale ou animale.
A travers les deux extrêmes qui se télescopent en permanence : extase
et frénésie, le réalisateur parvient à rendre palpable, évidente,
l'unité originelle de la vague vivante qui parcourt la terre depuis des
millions d'années. Les combats, les blessures, les morts, ne sont que
de minuscules accidents superficiels dans un parcours existentiel
infiniment vaste, dont notre perception instantanée ne perçoit qu'un
atome. Dans l'un des romans de Ian Fleming ("On ne vit que deux fois"),
est cité cet adage oriental : "On ne vit que deux fois, la première,
lorsqu'on naît, la seconde, lorsqu'on est face à la mort". Terrence
Malick illustre de manière inspirée cette vérité, mais s'en
satisfait-il véritablement ? Les multiples flash back dans lesquels
sont évoqués les moments muets et intenses vécus par Jack
Bell (Ben Chaplin) avec sa femme Marty (Miranda Otto), semblent
apporter l'évidence du contraire. Le Colonel Tall, profondément blessé
de voir son fils fabriquer des appâts pour la pêche, au lieu de revêtir
l'habit militaire, ne sent la vie monter en lui que sous le feu du
canon, dans son pouvoir d'envoyer à la mort des hommes soumis. Jack,
lui, simple soldat, a su découvrir la vie dans ce qui est le fondement
même de la création : l'amour (même s'il est brisé par autrui !). Non
au sens limité qu'on lui donne quotidiennement, mais dans sa forme
universelle : force de cohésion. Que ce soit entre les atomes, les
planètes, ou les êtres.
Réflexion lucide sur la guerre ("elle ne rend pas les hommes plus
nobles, elle en fait des chiens, elle empoisonne l'âme"), mais bien
plus encore, méditation inspirée sur l'incapacité désespérante de
l'homme à atteindre la beauté ("Qu'est-ce qui nous empêche de tendre la
main, d'atteindre la Grâce ?"). Magique, envoûtant, pénétrant,
bouleversant, profondément humain.
Film sur IMDB