La fin des années cinquante
dans le Connecticut. Frank Whitaker (Dennis Quaid), marié à la blonde
Cathy (Julianne Moore), occupe un poste élevé de cadre commercial dans
la société Magnatech. Son avenir semble brillant. Ils habitent une
belle demeure avec leurs deux enfants, Janice (Lindsay Andretta) et
David (Ryan Ward). Le paradis ! Mais, un jour, Cathy découvre son mari
dans les bras d'un autre homme. Bouleversée, elle le pousse à suivre
une psychothérapie aurpès du docteur Bowman (James Rebhorn). Mais Frank
continue à boire et devient parfois violent. La jeune femme trouve un
peu de réconfort auprès de Raymond Deagan (Dennis Haysbert), son
jardinier. Le seul problème est qu'il est noir...
Une
petite ville aux apparences matérielles et psychologiques tranquilles.
Celui qui a réussi professionnellement se voit doté d'une vie douce, du
confort matériel, de l'admiration de ses égaux. Mais, contrepartie
moins glorieuse, son moindre geste est épié, son plus petit dérapage
presque souhaité, car la mise à mort d'un puissant est une jouissance
souvent aussi intense que l'ascension personnelle. Derrière
les compliments, les flatteries, les petits potins échangés à l'heure
du thé, grouillent les rancoeurs, les jalousies, les calomnies. Sous
l'apparence d'une sérénité et d'une coexistence harmonieuse, se cache
un racisme ancré au plus profond des esprits, qui n'attend que
l'étincelle pour enflammer les corps. Cette atmosphère faussement
décontractée, à l'équilibre fondé sur l'étouffement des véritables
personnalités, n'est pas sans évoquer le film de Robert Mulligan "Du silence et des ombres".
Dans cette oeuvre de 1962, Gregory Peck y incarnait un avocat cultivé,
intelligent, un père attentif, et, surtout, profondément humaniste. Le
personnage idéal pour secouer le conformisme ambiant et introduire un
peu de lumière dans les consciences encrassées de ses concitoyens. On
ne peut en dire autant de Cathy ! Belle, assurément, mais frivole,
mondaine, maniérée, sorte de petite poupée clone de Marilyn, elle ne
paraît pas a priori capable de remettre en cause son nid douillet.
Pourtant, les événements vont se charger de bouleverser sa
tranquillité, de lui faire perdre un à un tous ses repères, et c'est
avec une justesse, une délicatesse intenses que Todd Haynes brosse le
portrait de cette femme qui voit lentement monter en elle des émotions
dont elle ne soupçonnait pas l'existence et se lézarder le masque
futile qui jusque là obscurcissait sa perception de la vie.
La réalisation, emplie de retenue, de discrétion, de pudeur, tout comme
la conduite du récit, subtile et mesurée, se mettent au diapason des
hésitations, des limitations qui gangrènent le potentiel expressif de
la jeune femme. Dès lors, le spectateur égoïste, qui éprouve le besoin
de voir shooter dans cette fourmilière gluante et oppressante, peut
ressentir une certaine frustration. C'est le signe que le réalisateur a
réussi une osmose exceptionnelle entre l'atmosphère feutrée, étouffante
de non exprimé, qui caractérise l'époque, et la transcription
cinématographique, tant dans sa forme que dans sa trame
scénaristique.
Sertie dans un écrin esthétiquement superbe (alternance de couleurs
chatoyantes, de feuillages rouges, couleur coeur, et de bleus profonds
dans lesquels se terre l'âme blessée), cette histoire est
magnifiquement servie par un trio d'acteurs justes et vibrants. Si
Dennis Quaid et Dennis Haysbert sont remarquables de sobriété et de
profondeur contenue, Julianne Moore est un modèle de réserve, de
sincérité et d'authenticité. Lumineuse de bout en bout, elle flirte en
permanence avec la grâce.