Mathilde
(Audrey Tautou) vit en Bretagne chez son oncle Sylvain (Dominique
Pinon) et sa tante Bénédicte (Chantal Neuwirth). Elle était amoureuse
de Manech (Gaspard Ulliel), mais la guerre de 1914 a emporté celui-ci
vers les tranchées de Verdun. Accusé avec quatre de ses camarades, de
s'être mutilé volontairement pour échapper au combat, il doit être
fusillé. En fait, le Capitaine Favourier (Tchéky Karyo) les a laissés
sortir dans le no mans land situé entre les lignes allemandes et
françaises, ce qui n'était évidemment pas plus salvateur. Tous ont
apparemment péri. Mais Mathilde ne se satisfait pas de cette soi-disant
certitude. Elle prend contact avec un détective, Germain Pire (Ticky
Holgado) et enquête, de son côté, essayant de retrouver les rares
survivants de la tranchée. Parallèlement à ses recherches, l'ancienne
maîtresse de l'un des condamnés, Tina Lombardi (Marion Cotillard),
exécute des officiers qui ont été, semble-t-il, responsables de la mort
des cinq malheureux...
Si l'on peut souvent regretter que nombre de scénarios tiennent sur la
surface d'un timbre poste, que maintes mises en scène soient d'une
platitude absolue, il est sûr que l'on ne peut pas adresser ces
reproches à Jean-Pierre Jeunet ! Je ne sais pas combien de séquences et
sous-séquences comporte ce qui est mis en images ici, mais ça doit être
impressionnant ! Et l'ensemble de cette oeuvre l'est effectivement,
impressionnante ! Le point de départ est pourtant des plus simples :
une jeune fille, naïve, légèrement handicapée (elle a eu la polio dans
son enfance et en garde la paralysie partielle d'une jambe), tente de
se persuader que celui qu'elle aime est toujours vivant. Mi-inspirée,
mi auto-manipulatrice de ses croyances (si tel événement "x" se produit
avant l'événement "y", c'est qu'il n'est pas mort...), elle entreprend
une quête qui lui permet de survivre. Le réalisateur nous entraîne,
dans un maelström de plans, dans un empilement de scènes temporellement
mélangées, dans un fouillis de pièces dont les informations se
télescopent, se superposent, se contredisent. C'est d'une virtuosité
folle, d'une complexité constructive époustouflante, d'une richesse
informative à donner le tournis. Le nombre des personnages qui peuplent
cette fresque est incalculable, beaucoup d'entre eux se ressemblent
(moustache d'époque oblige !) et plus d'une fois le spectateur peut
perdre le fil ténu qui relie toutes ces séquences de vies
brisées.
Dès les premières minutes, le style narratif et visuel profondément
original de Jean-Pierre Jeunet se reconnaît. Assagi, atténué, pour
certains aspects (la courte description de l'enfance de Mathilde
rappelle grandement celle d'Amélie
Poulain, dégraissée du caricatural baroque qui la
caractérisait), mais d'une évidence absolue. Hyperdécoupage, plans
courts, éclairs d'émotion fugitive, irruption de détails
funambulesques, utilisation subtile des couleurs (on passe du noir et
blanc à la couleur, puis au sepia...), personnages hauts en couleur,
aux visages parfois déformés (on est loin tout de même des excès de "La cité des enfants perdus",
heureusement !)... le réalisateur utilise avec maestria toutes les
possibilités créatrices qu'offre le cinéma. Au final, paradoxalement,
une impression mitigée émerge. Une telle multiplication des points de
vue, des hypothèses, des espoirs brisés, des pressentiments, un
brassage frénétique des éléments temporels, n'est-ce pas trop ? Cette
quête pure, intime, d'un amour qui se veut absolu, se transforme en un
parcours haché, parfois fantaisiste, ponctuellement clinquant, souvent
harassant. Et les moments d'émotion pure, fragile, sont toujours
interrompus, cassés par un passage soudain au léger, à l'impromptu,
comme si le réalisateur craignait de s'enfoncer dans le poignant et de
s'y laisser submerger.
La trame narrative est, intellectuellement, d'une richesse fabuleuse,
et deux ou trois visions ne seront pas superflues pour engranger toutes
les informations qui, à la première vision, passent à la trappe.
L'histoire est un puzzle passionnant, même si l'overdose des données
guette parfois. Sur le plan purement cinématographique, l'oeuvre est
d'une luxuriance incomparable : découpage savant, décors
impressionnants, écriture habile... Il serait possible d'appliquer la
moitié des superlatifs de la langue française à cette réalisation. Et
cependant, au milieu de cette débauche de qualités visuelles, auditives
et créatives, une pensée me revenait souvent comme un leitmotiv : dans
la simplicité réside la pureté...