Yuri Orlov (Nicolas Cage), d'origine russe,
mais élevé à New-York, dans le quartier de Little Odessa, a fini par
découvrir la voie de la réussite. Ce n'est pas la restauration, dans
laquelle s'est lancé son frère cadet Vitaly (Jared Leto), mais un
commerce beaucoup plus lucratif et, occasionnellement dangereux, celui
des armes. Les débuts sont difficiles. Il se fait vertement rembarrer
par un roi dans ce business, Simeon Weisz (Ian Holm). Mais la demande
est telle qu'il y a de la place pour tous les fournisseurs. Et Yuri se
montre particulièrement efficace. Il réussit même dans un tout autre
domaine : celui de l'amour. Il réussit à rencontrer et à séduire son
égérie de toujours, le superbe mannequin Ava Fontaine (Bridget
Moynahan), qu'il épouse...
"500 millions d'armes circulent dans le monde. Ce qui signifie qu'un
humain sur 12 est armé. La question qui se pose est la suivante :
comment armer les 11 autres ?" Ce sont les paroles qui ouvrent la
confession autobiographique de Yuri Orlov... Dès la première seconde,
le film joue la carte du cynisme outrancier, qui, malheureusement, ne
relève en rien de l'utopie. Chacun sait que ce sont les Etats-Unis, la
France et la Grande Bretagne qui sont les plus puissants fournisseurs
d'armes du monde. Et, conjointement, les plus grands donneurs de leçons
sur ce qui est du domaine du Bien ou du Mal. L'histoire que conte le
film, inspirée de faits réels, enfonce donc des portes
ouvertes. Elle n'en est pas moins indispensable, démontant, avec une
lucidité aussi monstrueuse que brutale, l'inéluctable pérennité de ce
négoce prospère. Abordé dans une courte rétrospective sur la seconde
guerre mondiale dans le "Mille
milliards de dollars" de Henri Verneuil, le fonctionnement
mortifère et néanmoins toujours florissant du système est ici disséqué
avec une limpidité affolante. Tous les événements, même apparemment
contraires au développement des affaires, sont utilisables et
bénéfiques. La guerre froide est-elle dissoute ? Qu'à cela ne tienne !
Des arsenaux énormes ne demandent qu'à trouver preneur. Le marché d'un
pays est-il saturé ? Qu'importe, celui de son voisin ne demande qu'à
être alimenté !
La malheureuse Afrique est une terre particulièrement propice au
rayonnement des affaires. A travers le personnage du Président Libérien
André Baptiste (Eamonn Walker), véritable fou ne songeant, comme son
fils Baptiste Jr. (Sammi Rotibi), qu'à supprimer le plus grand nombre
de gens, le drame pointe un doigt accusateur sur tous les despotes qui
contribuent à transformer leur continent en un charnier infernal. Mais
ils ne sont que le dernier maillon d'une chaîne implacable. Lorsqu'on
se donne la peine de la remonter, on y trouve Yuri, sorte de Leslie
Zevo ("Toys") à la puissance
mille, dont la candeur exécrable n'a d'égale que le talent de
prestidigitateur. Mais Yuri lui-même n'est qu'un pion utile. La
confrontation finale avec Jack Valentine (Ethan Hawke), l'agent du FBI
qui le poursuit sans relâche, est, sur ce plan, édifiante. Les vendeurs
illégaux sont une bénédiction pour leur pays, lorsque celui-ci ne peut,
pour des raisons de bonne tenue politique, fournir des armes à certains
dirigeants qui ne sont pas "fréquentables". Le cercle est parfait. Les
flammes de l'enfer ne risquent pas de manquer un jour de
combustible.
Dans ce quatrième film, Andrew Niccol a changé de registre. Jusqu'ici,
les thèmes de ses oeuvres "The
Truman Show" (en tant que scénariste), "Bienvenue à Gattaca"
et "Simone" abordaient
l'homme d'un point de vue semblable : le personnage n'était pas ce
qu'il croyait ou prétendait être. Truman Burbank croyait mener une vie
normale dans un monde normal. Vincent Freeman avait pris l'identité
d'un être parfait pour parvenir à ses fins. Viktor Taransky avait
imposé Simone qui n'était pas vraiment ce qu'il prétendait qu'elle
était... Dans le cas présent, avec un aplomb tranquille qui ne le
quitte presque jamais, Orlov assume sans ambiguïté son statut de
scélérat. En revanche, le ton choisi par le réalisateur n'a pas subi la
même évolution. Ce qui ne manque pas de surprendre. En effet, si
l'expression froide, détachée, parfois presque badine, se révélait en
parfaite adéquation avec l'univers inhumain et glacé de "Gattaca", elle
ne manque pas de dérouter dans le contexte plus que "chaud" abordé ici.
Est-elle réellement contestable ? Ce n'est pas sûr ! Dans son calme
anesthésiant, seulement zébré, ponctuellement, d'éclaboussures
sanglantes indispensables, elle glace la moelle peut-être plus
efficacement que n'aurait pu le faire une approche agressive et
contestataire.
Certains Initiés pensent que, lorsqu'un certain pourcentage de
l'humanité aura atteint un niveau de conscience suffisant pour
privilégier l'amour à la haine, l'humanité basculera dans un âge d'or.
Avec des hommes comme Orlov, des multinationales toujours plus
tentaculaires et des êtres réduits à l'état de consommateurs
programmés, plus avides et passifs que jamais, il semble que ce n'est
pas pour demain...