Gudrun Brangwen (Glenda
Jackson) et sa soeur Ursula (Jennie Linden) sont deux institutrices
dans les années 1900-1920. Elles font la connaissance de deux hommes à
la recherche de leur identité, tant sexuelle qu'existentielle : Rupert
Birkin (Alan Bates), inspecteur de l'éducation nationale, et Gerald
Crich (Oliver Reed), qui a pris la place de son vieux père à la
direction des mines de charbon. Rupert est plus ou moins sous la coupe
de la sculpturale Hermione Roddice (Eleanor Bron), mais il se sent de
plus en plus attiré par Ursula...
Après avoir beaucoup tourné pour la télévision, Ken Russell donnait
naissance à cette oeuvre qui allait marquer les esprits (surtout pour
la scène de combat entre Rupert et Gérald, nus devant le feu de bois,
et qui paraît, aujourd'hui, bien inoffensive lorsqu'on découvre "Romance X", "Anatomie de l'enfer" ou
encore Ken Park"...). Il
faut dire que le style pour le moins original de Ken Russell, ici
relativement sage, allait exploser dans la décennie suivante, dans les
pseudo-biographies de Tchaïkovsky ("Music Lovers"), Liszt
(Lisztomania"), Gustav Mahler ("Mahler"), ou dans les délires
mystico-délirants du style "Les Diables".
Ici, le réalisateur semble faire ses premières armes de créateur
inspiré. A partir d'un roman de D.H.Lawrence, il nous offre une
variation excitante, mais visuellement maîtrisée, sur la
quête identitaire de personnages, surtout masculins, qui s'ébattent
dans le bourbier des contradictions mentales, des déchirures du
coeur, et des aspirations illusoires. Les individus parlent
beaucoup dans ce film. De manière emphatique, péremptoire, spontanée,
excessive, brillante. Les déclarations à l'emporte-pièce de Rupert, en
particulier, font parfois penser à celles qui émaillent "4 mariages, un enterrement".
Nous avons droit à de longues palabres sur la sexualité, les relations
hommes-femmes, le rôle du mariage dans l'amour. A des réflexions
angoissées, fiévreuses, douloureuses, sur l'impossibilité de l'amour
absolu... Tout cela pourrait paraître très intellectuel, boursouflé,
parfois théâtral, une sorte de masturbation intellectuelle d'adultes
infantiles dont le mot d'ordre serait : je n'applique pas ce que je
pense. Et pourtant une magie intense se dégage de ce parcours
cahotique. A chaque détour des méandres existentiels, surgissent des
instants de grâce, de beauté, d'inspiration poétique, qui adoucissent
la rigueur cérébrale des interrogations intérieures. Le charme propre
que dégage chacun des protagonistes, la bigarrure de leur paysage
psychique intrinsèque, composé d'ombres torturantes et de lumières
criardes, frivoles, sont pour beaucoup dans l'envoûtement que génère
cette comédie dramatique de la vie. Les séquences débridées,
extravagantes (Gudrun dansant devant le troupeau de taureaux, ou mimant
avec Herr Loerke (Vladek Sheybal) le mariage d'un Tchaïkovsky
homosexuel) se mêlent aux descentes périlleuses dans le gouffre des
blessures intimes, des rêves avortés. Ken Russell, déjà fasciné par la
danse, mais dont le style n'est pas encore submergé par les exaltations
hallucinatoires qui se répandront dans les oeuvres postérieures, fait
preuve ici d'une créativité saine, qui habille de parements toniques,
euphorisants une histoire ténébreuse et morbide.