Trevor
Reznik (Christian Bale) travaille dans une entreprise de mécanique,
sous la férule du méprisant chef d'atelier Tucker (Craig Stevenson),
qui l'a particulièrement pris en grippe. Il faut dire que le physique
de Trevor est pour le moins atypique. Presque squelettique, peu
communicatif, il a également la particularité exceptionnelle de ne pas
dormir depuis un an ! Un jour il provoque involontairement la mise en
route d'une machine qui arrache le bras de l'un de ses collègues,
Miller (Michael Ironside). Pour couronner le tout, Trevor semble
apercevoir un homme mystérieux, Ivan (John Sharian), qui se dit employé
à l'atelier, mais que personne ne connaît...
Quatre ans avant le curieux et intéressant "Transsibérien",
Brad Anderson qui, jusqu'alors n'avait pourtant guère réalisé de
film marquant, donne naissance à cette oeuvre dramatique, mâtinée de
paranormal, exceptionnelle de maîtrise et de pouvoir ensorcelant. Il y
a tout d'abord, c'est une évidence, la performance physique de
Christian Bale. Cadavérique, le visage émacié, le regard halluciné, il
égale avec d'autant plus d'aisance les prouesses du genre (De Niro dans
"Raging Bull", par exemple), que jamais son incarnation ne dévie de la
trajectoire sobrement ascétique qui lui est assignée. Mais cet exploit
serait bien vain s'il ne servait un scénario particulièrement
intelligent et riche (écrasement de l'homme par le monde physique, mais
aussi et surtout par le pouvoir du mental), construit avec une adresse
confondante, et, cerise sur le
gâteau, serti dans un écrin totalement en adéquation avec la densité
tragique de l'histoire. Souvent proches du noir et blanc, parfois
avoisinant le sépia des photographies d'antan, plombées par un ciel
grisailleux, les images traduisent avec fidélité et acuité les univers
intérieurs diversement perturbés du personnage complexe qu'est Trevor.
Comme dans les plus grandes réussites du genre ( "Les Autres", "Sixième sens", "L'échelle de Jacob"...),
le récit mêle avec autant de naturel que d'habileté les composantes
saines, "naturelles", et les confusions visuelles qui gardent, jusqu'au
dénouement, leur nébulosité. Le spectateur devient un jouet
subtilement manipulé et propulsé dans un monde parallèle,
psychologiquement perverti, diaboliquement magnétique, qui, suprême adresse, sait constamment
demeurer réaliste et vraisemblable.
Une réussite majeure qui imprime une marque profonde, voire indélébile, dans la mémoire du cinéphile...