Chris Wilton (Jonathan Rhys Meyers),
brillant joueur de tennis, a choisi la voie de l'enseignement. Il est
accepté comme professeur dans un club londonien très fermé. Il y
rencontre Tom Hewett (Matthew Goode), dont le père, Alec (Brian Cox),
est un richissime homme d'affaires. Reçu dans la famille, Chris fait la
connaissance de la soeur de Tom, Chloe (Emily Mortimer), tout à fait
charmante. Il s'en éprend, mais son engouement est de courte durée,
car il découvre l'existence de Nola Rice (Scarlett Johansson), fiancée
à Tom. Dès lors, il ne songe qu'à la séduire, tout en ne délaissant
pas Chloe...
Avec une sobriété que n'aurait pas reniée l'Alfred Hitchcock de
"Le crime était presque
parfait", Woody Allen construit un drame à l'ancienne, qui a
pour décor la haute société londonienne. Malgré les contours
archi-connus d'une intrigue vue mille fois (un personnage veule et
lâche écartelé entre la femme et la maîtresse), le réalisateur
parvient à insuffler une vie et un naturel constants à une narration
dégraissée, qui ne brise les conventions qu'à l'extrême limite du
récit. Dans sa réflexion sur l'importance du hasard dans le
déroulement des événements, l'auteur semble s'amuser jusqu'à la
dernière seconde avec l'attente du spectateur, comme s'il avait joué
le dénouement à pile ou face, histoire de matérialiser, dans la
construction du film, la théorie qui le sous-tend. Si, dans la seconde
moitié, les personnages, Chris et Nola principalement, commencent à
vivre de manière émotionnelle intense, toute la première partie fait
vibrer principalement la fibre mentale. Les protagonistes et les écrins
sont alors stylisés avec un talent magistral qui touche beaucoup plus
l'intellect que le coeur. Ils évoluent ensuite, de manière
opportune, avec le changement de niveau vibratoire du drame. Chris,
durant un long moment, semble figé derrière un masque impersonnel de
beau gosse inexpressif et froid. Il apparaît alors particulièrement
terne face à une Nola dont le feu intérieur est difficilement masqué
par une correction factice. Lorsque les événements se précipitent, il
laisse échapper une nappe de sentiments dont on ne soupçonnait pas
l'existence. Une ambiguïté plane également sur les autres
intervenants. S'ils traversent la vie avec des oeillères, s'ils sont
croqués sous forme de marionnettes parfois exaspérantes (Chloé ne
semble pas imaginer qu'il puisse exister des souffrances dans un monde
où ne poussent que de goûteux blinis au caviar et où ne coulent que
des ruisseaux de cocktails au champagne ! et cependant son aveuglement
ne la rend jamais antipathique, bien au contraire.), ils engendrent
néanmoins une sympathie paradoxale (Alec ne songeant qu'au bien-être
de sa famille).
Il est quelquefois frustrant que Woody Allen coupe net une scène que
l'on aurait aimé voir se développer quelques secondes de plus.
Il semble dire, avec son regard ironique : "Vous n'aurez à vous
mettre sous la dent que ce que je désire vous offrir, rien de plus,
rien de moins, je suis le maître à bord"... Un maître invisible,
mais incontestablement présent derrière chaque plan. L'irritation
naît parfois devant cette directivité glaciale, et, pourtant, il est
facile de se laisser emporter par le naturel absolu des séquences, par
l'évidence spontanée de situations trop souvent surchargées de
symboles ou de galimatias aussi pompeux qu'inutiles. De là à ressentir
une admiration sans bornes, comme cela semble être le cas pour la
majorité des critiques, il y a loin ! L'ensemble est intelligent,
conduit avec une maîtrise impériale, étonnamment amoral, habité par des
acteurs qui s'immergent avec maestria dans les carapaces qui leur sont
prêtées. Un des rares critiques peu enthousiastes (Philippe
Azoury dans "Libération") écrit : "Même
Scarlett Johansson est décevante. Ceux qui l'aiment n'iront pas voir le
film". Peut-être émet-il
une vérité que l'on peut inverser : n'étant que très peu sensible au
prétendu charme de l'actrice, je l'ai trouvée tout à fait en
situation dans cette oeuvre !... Mais, globalement, l'émotion,
l'ivresse, l'émerveillement, l'excitation du coeur, ne sont que très
rarement au rendez-vous !