Dans un futur assez
indéterminé, Thomas Anderson (Keanu Reeves) mène une double vie. Il est
en même temps programmeur informatique d'une multinationale et
parallèlement Neo, un pirate informatique insaisissable. Des agents
très spéciaux, dirigés par le redoutable Smith (Hugo Weaving) sont à sa
poursuite. Mais l'enjeu que constitue sa capture va bien au-delà de ses
exploits de hacker. Il serait, selon Morpheus (Laurence Fishburne),
l'Elu, capable de libérer l'humanité du joug de la "Matrice"...
Il n'est pas étonnant que ce film ait marqué avec autant d'acuité le
souvenir des cinéphiles. Une atmosphère mi-onirique mi-réaliste dans un
univers glacé, désincarné, avec une dominante de teintes verdâtres
profondément troublantes ; une incursion d'effets
spéciaux surprenants (pour l'époque tout au moins) ; et
surtout un scénario excitant pour le mental qui cherche son chemin dans
le labyrinthe des apparences et des sauts spatio-temporels de la
conscience. On ne peut en effet s'empêcher de penser aux recherches
actuelles de la physique quantique, et en particulier aux travaux de Régis
Dutheil
ou de Karl
H. Pribram, qui supposent l'existence, au-delà de notre
univers perceptible, d'une sorte de "matrice", justement, qui, en
dehors de tout temps ou espace, contiendrait en germe la totalité des
manifestations au milieu desquelles nous évoluons. Le sujet est plus
que passionnant.
Cela dit, tout n'est cependant pas idéal dans l'oeuvre des frères
Wachowski. Les trucages semblent aujourd'hui, pour certains (les effets
primaires de morphing, en particulier), assez datés. L'accent a été
mis, ce qui est d'ailleurs compréhensible, sur l'aspect aventure. Mais
cela a pour effet de rendre le film un peu écartelé entre deux extrêmes
: d'une part de longues explications qui, il faut bien
l'avouer, ne sont pas des plus limpides. D'autre part une suite de
courses poursuites délirantes au cours desquelles les protagonistes se
jouent de la pesanteur, et qui évoquent inévitablement les sempiternels
envols de combattants qui émaillent avec plus ou moins de bonheur le
cinéma extrême-oriental. Tout cela donne l'impression de participer à
un jeu vidéo semi réaliste qui chercherait, du côté de la recherche
scientifique, une justification intelligente à ses extravagances
narratives. C'est globalement réussi, et les réflexions ponctuelles sur
la nuisance de l'humanité ("les humains sont une maladie contagieuse",
dixit l'agent Smith...), sur le monde "prison" de l'esprit, ou encore
sur la dépendance de l'homme à la "matrice" sont tout à fait
palpitantes.
Bernard
Sellier