Enrique Goded (Fele
Martinez) est cinéaste et homosexuel. Alors qu'il se trouve dans une
période de manque d'inspiration, il reçoit la visite d'un jeune acteur
de théâtre, Ignacio Rodriguez. Stupéfait, il reconnaît l'enfant dont il
était amoureux lorsqu'il se trouvait interne dans le collège où
sévissait le Père Manolo (Daniel Giménez Cacho). Celui-ci les avait
surpris dans une situation scabreuse et avait chassé Enrique, gardant
auprès de lui Ignacio qu'il affectionnait particulièrement. Ignacio,
qui a écrit une nouvelle fondée sur leur vécu commun, souhaite la faire
lire à son ami. Ce dernier, profondément touché, décide d'en faire un
film...
Dès l'ouverture, nous entrons sans contestation possible dans le monde
si personnel et particulier d'Almodovar. Enfances aux relents fétides,
génératrices de traumatismes indélébiles, personnages ambigus,
ambivalents, en quête désespérée d'une identité inaccessible, univers
nocturne, musical, mystérieux et fascinant des travestis... Lentement,
douloureusement, les pelures des apparences se détachent, laissant à nu
des corps et surtout des coeurs écorchés vifs. Mais, tandis que dans "Talons aiguilles", par exemple, un équilibre
s'établissait entre l'ombre et la clarté, conduisant à une rédemption
salvatrice, ici la lumièree n'apparaît quasiment jamais.
Les personnages sont tous de la même veine : égoïstes, veules, fourbes,
manipulateurs. Ils sont des jouets, presque des coquilles plus ou moins
vidées de leur substance authentique, qui dansent une sarabande funèbre
dans laquelle l'homosexualité, misérable, pitoyable, est une reine
dérisoire et sépulcrale. Le réalisateur promène ces individualités qui
se cherchent perpétuellement à travers des flash back, des mises en
scène d'un film dans le film lui-même... Bref, tout ce patchwork, d'une
grande fluidité, est remarquablement construit pour dérouter le
spectateur et lui faire perdre ses repères, tout comme c'est le cas
pour les protagonistes du drame. Sur les plans esthétique, narratif,
scénaristique, c'est une grande réussite. L'intellect ne peut qu'y être
sensible et ressentir un envoûtement convulsif. Pour ce qui est de
l'émotion et du coeur, j'avoue, en revanche, être resté totalement
insensible, tant à la manière froidement distanciée dont l'histoire est
exposée, qu'à son contenu lui-même. Et, si le dernier mot sur lequel se
focalise l'objectif est "passion", je confesse n'avoir jamais éprouvé
intimement sa présence dans cette oeuvre. Question de feeling, comme
chanterait Richard Cocciante...
Bernard
Sellier