1995. Angelo Ledda (Jan
Decleir), un tueur vieillissant retiré à Marseille, est chargé de
revenir à Anvers, sa ville natale, pour exécuter un certain Bob Van
Camp (Lucas van den Eijnde), architecte directeur à l'urbanisme. Sa
mission effectuée, il en reçoit une seconde : faire disparaître Bieke
(Laurien Van den Broeck). Mais, lorsqu'il s'aperçoit qu'il s'agit d'une
fillette de douze ans, il refuse et se retourne contre son employeur
Seynaeve (Gene Bervoets). Pendant ce temps, Eric Vincke (Koen De Bouw),
de la police judiciaire, mène l'enquête sur les morts que Ledda sème
derrière lui...
Quel film ! On ressort de cette histoire en état second, écoeuré par ce
drame aux ramifications multiples et complexes que l'on devine le
double de l'horrible réalité véhiculée il y a quelques années par
"l'affaire Dutroux", sonné par un scénario intelligent, palpitant,
captivant de bout en bout, en osmose viscérale avec ces deux
personnages que tout oppose, a priori, et qui pourtant se rejoignent
sur l'essence de leur mission, et surtout fasciné par le rythme
narratif implacable, criant d'authenticité, que l'on ne trouve que de
façon rarissime dans les polars récents ("Training
day" ou "Narc" sont des exceptions du
même niveau magistral).
Aucune trace ici de personnages stéréotypés, de tape à l'oeil racoleur,
de ces résidus superflus qui habillent trop souvent les squelettes
narratifs. Le réalisateur entre directement dans l'indispensable, se
focalise dans l'efficacité brutale. L'originalité du montage,
l'insertion des flashes qui émaillent le quotidien dégénératif de
Ledda, ne sont jamais gratuits, ne brisent à aucun moment le continuum
tragique. L'approche globale de cette enquête à deux entrées est
souvent complexe, nébuleuse, à l'image de ce réseau invisible dont les
membres se soutiennent mutuellement par la menace et le chantage, et
pourtant l'oeuvre apparaît parfaitement maîtrisée dans sa forme. Quant
à Jan Decleir, acteur de premier plan en Belgique, et pourtant fort peu
connu dans l'hexagone, sinon par "Daens" en 1993, quelle découverte !
Quel acteur prodigieux ! Loin de tous les artifices et compositions
factices auxquelle on a droit bien souvent, il livre un personnage
brut, d'une intensité dramatique ahurissante, le visage ravagé,
quasiment halluciné, tant par l'approche du néant qu'il sent
gagner son cerveau, que par la haine viscérale qu'il porte à ceux qu'il
élimine. Le spectateur ne sait pratiquement rien de la vie antérieure
de cet individu, dès l'abord, repoussant. Pas plus, d'ailleurs que de
celle de Vincke. Et, pourtant, de leurs individualités fiévreuses,
forcenées, émane une profondeur, une véhémence qui les rend
immédiatement vivants, omniprésents, comme si nous avions suivi leur
cheminement depuis des heures.
Tout, dans cette approche à l'urgence évidente, sonne horriblement
plausible, désespérément réel. Une chronique de l'horreur ordinaire et
insaisissable, dont on voudrait se persuader qu'elle n'est qu'une
invention d'un esprit scénaristique. La toute puissance des riches, des
politiques, des monstres qui détiennent le pouvoir, collusion de
certains hauts magistrats, rivalités mortifères de la gendarmerie et de
la PJ... Hélas, tout dans cette accumulation ne reflète que trop la
réalité quotidienne...
Loin de profiter de ce qui, dans le scénario, pourrait justifier une
approche narrative démembrée ou sophistiquée (comme l'a réussi, avec
talent, Christopher Nolan dans "Memento"), Erik Van Looy se concentre à
100% sur son sujet et se tient fidèlement à un traitement aussi incisif
qu'ascétique.
Une réussite de tout premier plan qui passionne et bouleverse !