Le début du vingtième siècle. Henri Fortin
(Jean-Paul Belmondo), accusé à tort d'avoir tué son patron, le comte de
Villeneuve (Daniel Toscan du Plantier), est condamné au bagne. Sa
femme, Catherine (Clémentine Célarié) se réfugie avec son fils,
Leopold/Henri (Guillaume Souchet), dans la région d'Arromanches, chez
un aubergiste grippe-sou (Rufus). A la suite d'une évasion manquée,
Henri meurt. Devenu adulte, Henri ( le fils ) (Paul Belmondo) est sacré
champion de boxe des poids moyens. En 1940, devenu déménageur
(Jean-Paul Belmondo), il aide André Ziman (Michel Boujenah), sa femme
Elise (Alessandra Martines) et leur fille, Salomé (Salomé Lelouch), à
fuir les persécutions nazies. Pendant le voyage vers le Jura, il se
fait raconter l'histoire de Jean Valjean, surnom qui lui a été donné en
hommage à sa force herculéenne...
Quel chemin parcouru depuis le simplissime "Un homme et une femme", à
la narration svelte (mais où l'on perçoit déjà, en filigrane, tous les
"tics" futurs du réalisateur), et au contenu filiforme : deux
personnages et quelques ombres disparues, avec, trente ans plus tard,
ce soufflé dans lequel sont convoqués cinq mille figurants et 80% des
acteurs notables de l'hexagone ! Lelouch avait déjà frappé très fort
avec "Les uns et les autres", puis "La belle histoire", mais ici, le
casting est impressionnant ! En revanche, le héros choisi voit son
auréole nettement rabaissée, chutant carrément de Jésus-Christ à Jean
Valjean ! Mais, après tout, si ce dernier n'est pas le Christ incarné,
il est tout de même le symbole littéraire français de la rédemption. Ce
n'est déjà pas si mal !
Au fur et à mesure que les années passent, la devise de Claude Lelouch
s'est précisée. Après quarante ans de filmographie, il est possible de
la résumer ainsi sans trop la trahir : " pourquoi raconter
sobrement une histoire simple, si l'on peut tranformer celle-ci en un
complexe exubérant et la narrer de manière sophistiquée ? ".
L'adaptation "brute" de l'oeuvre de Victor Hugo a été maintes fois
réalisée, parfois de manière convaincante (la version de Jean-Paul le
Chanois, 1958, avec Jean Gabin, Bernard Blier et Bourvil) (celle de
Raymond Bernard, 1934, avec Harry Baur et Charles Dullin) (celle de
Robert Hossein, 1982, avec Lino Ventura, Michel Bouquet et Jean
Carmet), parfois de façon moins probante (la vision réductrice de Bille
August, 1998, malgré l'excellent Liam Neeson, peu crédible dans cette
incarnation).
Reconnaissons-le, l'idée de base développée par Lelouch est assez
séduisante. Le drame vécu par Henri Fortin est suffisamment spécifique
pour que le parallèle avec le destin du personnage Hugolien ne soit pas
trop étouffant. Le résultat final est-il pour autant enthousiasmant ?
Oui et non, pourrait-on répondre en bon Normand. A l'image de son
créateur, le film est tour à tour touchant (la plaidoirie de Ziman),
déconcertant, brillant, quelquefois agaçant (rarement, par bonheur),
juxtaposant avec un enchantement plus ou moins grand des séquences
diverses, présentes, passées, filmiques (on a droit à des passages du
film de Raymond Bernard), des commentaires sur la psychologie des
personnages du roman, des séquences couleur, noir et blanc...
Bref tout ce patchwork bariolé qui est la marque lelouchienne
par excellence. La démesure est ici maîtrisée, la dispersion
temporelle, si elle existe, ne compromet pas trop la colonne vertébrale
dramatique du récit, le faux-naturel se fait discret (un petit numéro
assez jubilatoire avec Darry Cowl), la naïveté se fait bonté, et un bon
nombre de scènes, de personnages, marquent de leur empreinte cette
composition (le couple Françoise (Annie Girardot), François (Philippe
Léotard), à la fois sauveurs et bourreaux, André Ziman, tout à la fois
couard et lucide). Bien sûr, les incessants allers-retours entre les
diverses composantes narratives qui parcourent dans tous les sens la
période 1830-1945, finissent par casser parfois l'émotion, mettant en
exergue l'artificialité de l'analogie des destins, au détriment de la
progression tragique. Mais, si l'on observe le bon côté de ces excès,
on apprécie le fait que la vision Lelouchienne des aventures humaines
ne laisse jamais indifférent. Que l'on soit admirateur ou non du
réalisateur, force est de reconnaître que ses évocations très
personnelles, hyper travaillées esthétiquement, au montage sophistiqué,
manqueraient cruellement au paysage cinématographique s'il n'existait
pas. Après tout, imaginons un monde où ne régneraient que Bergman
(Ingmar, bien sûr) ou Bresson, ce serait quand même, malgré l'évidence
de leur génie, passablement ennuyeux...