Robert 'Butch' Haynes (Kevin
Costner) s'échappe avec un complice de la prison où il est
enfermé pour de menus larcins. Ils prennent en otage le petit Phillip
'Buzz' Perry (T.J. Lowther), dont la mère, qui vit seule avec ses trois
enfants, est Témoin de Jéovah. Butch, contraint de se débarrasser de
son coéquipier, s'attache de plus en plus à son jeune compagnon et
s'enfonce avec lui dans une cavale à travers le Texas. Le Shérif Red
Garnett (Clint Eastwood), qui avait fait incarcérer Butch, afin de lui
éviter l'influence néfaste de son père, se lance à sa poursuite, en
compagnie d'une psychologue-criminologue, Sally Gerber (Laura
Dern) et d'un agent spécial Bobby Lee (Bradley Whitford), dont les
présences lui ont été imposées par le Gouverneur. Tout cela se passe
quelques jours avant la visite de John Kennedy à Dallas...
Les années 92-93 marquent vraiment le passage de Clint
Eastwood-réalisateur, dans le monde des créateurs hautement inspirés.
Avant de s'enfoncer dans les drames récents, intégralement sombres, ("Mystic River" ou "Million dollar Baby"),
il donnait naissance à deux merveilles mi-claires, mi-obscures, "Sur la route de Madison"
et celui-ci. Son thème de prédilection : la solitude, est à nouveau à
l'ordre du jour. Butch n'a pratiquement pas eu de relations positives
avec son père, sa mère s'est suicidée, et il a tué à l'age de huit ans
un homme qui agressait celle-ci. Autant dire qu'il a tout pour être,
comme il le dit lui-même, d'une "race à part". Mais, contrairement aux
personnages qui suivront, de Dave Boyle ("Mystic
River") à Frankie Dunn ("Million
dollar Baby"), en passant par Jimmy Markum ("Mystic River"), Butch
possède au fond de lui une large part d'innocence et de pureté
infantile. Obsédé par les voitures "Ford", capable d'oublier l'urgence
de sa fuite pour contraindre un homme à prononcer des mots d'amour
envers son petit-fils, il joue au gendarmes et aux voleurs avec la
simplicité d'esprit d'un adolescent. Malgré son âge, il n'a pas encore
découvert son choix de vie, et c'est la présence d'un enfant à ses
côtés qui va lui permettre de clarifier sa direction. Sans doute l'un
des plus beaux rôles de Kevin Costner, qui, parfois, s'est abîmé dans
des incarnations pour le moins loufoques ("Waterworld",
pour n'en citer qu'une).
Philip est lui aussi enfermé dans une solitude, totalement différente,
mais bien réelle pour un enfant de huit ans. Soumis aux règles
castratrices que lui impose sa mère, pour cause de croyances
religieuses, il doit rester étranger aux joies simples qui font le
bonheur des garçons de son âge. Pas de fêtes, pas de célébrations
d'anniversaires, pas d'Halloween, pas de "montagnes
russes"... Elevé au milieu d'un cercle exclusivement féminin, il trouve
en Butch le grand frère initiateur, et vaguement garnement, qui lui
manque pour trouver ses marques et ses limites, en même temps
que le père qu'il ne reverra jamais, malgré les mensonges pieux que lui
conte sa mère. Avec la délicatesse qui le caractérise, Clint Eastwood
nous invite à partager cette union nourrissante, a priori contre
nature. A partir d'un fait divers dramatique, l'histoire bifurque
insensiblement vers une relation où la fraicheur, la tendresse, la
légèreté, s'éveillent avec une évidence miraculeuse. Un mélange de
gravité, de candeur, d'éclat que l'on ne retrouvera plus jamais dans
les oeuvres suivantes. Ici, deux solitudes se rencontrent fortuitement,
et cette symbiose contribue à l'épanouissement intérieur de chacun.
Cette floraison est déjà moins évidente dans le film suivant : "Sur la route de Madison".
Elle devient à peine perceptible dans les deux réalisations récentes,
même si, dans "Mystic River",
les personnages de Jimmy Markum et de Sean Devine parviennent à
transcender la tragédie qui les frappe, pour, peut-être, expérimenter
une certaine paix de l'âme.
C'est, à mon sens, dans ce film, que Clint Eastwood parvient le mieux à
mêler intimement ténèbres et rayonnement, gravité et nonchalance,
tendresse et cruauté, humour (Clint Eastwood et son équipe parcourant
les routes du Texas dans le mobil-home délirant du Gouverneur !) et
tragédie, tout en nous offrant une des plus poignantes scènes
susceptibles de s'imprimer dans le souvenir d'un cinéphile : Buzz
prenant la main de Butch, blessé, et le conduisant vers les policiers.
Un véritable concentré de pureté et de bonheur !