Edmond Batignole (Gérard Jugnot),
charcutier-traiteur à Paris, vit avec sa femme Marguerite (Michèle
Garcia) et sa fille Micheline (Alexia Portal) dans un modeste
appartement attenant au magasin. Le docteur Bernstein, chirurgien,
occupe un luxueux appartement, dans le même immeuble, au second étage.
Alors qu'il s'apprête à quitter précipitamment son domicile avec sa
femme et ses deux fils, tous sont arrêtés par la police, prévenue par
l'ami de Micheline, Pierre-Jean Lamour (Jean-Paul Rouve). Celui-ci,
fort bien en cour auprès des autorités allemandes, obtient que la
famille Batignole "hérite" de l'appartement vacant. Mais, quelques
jours plus tard, Edmond trouve à sa porte l'un des fils du médecin,
Simon (Jules Sitruk), qui a réussi à s'échapper...
Les grandes théories humanistes ou les plaidoyers généreux ne sont pas
toujours les plus efficaces pour dénoncer l'horreur et la barbarie.
Témoin cette histoire toute simple, qui n'a d'autre prétention que
d'éveiller les consciences en exposant le pouvoir mortifère de la
passivité. Et ce dessein est loin d'être aussi anodin qu'on pourrait le
penser au premier abord. Sur un thème qui évoque largement un "As des as" purgé du gros
humour qui tache, Gérard Jugnot brosse avec sympathie, mais sans
complaisance, l'évolution psychologique d'un homme banalement
profiteur. A l'origine "chronique de la lâcheté ordinaire", la
narration, qui amalgame habilement gravité et légèreté, s'oriente,
comme on aurait pu s'en douter facilement (mais qui s'en plaidra ?),
vers la "chronique d'un courage extraordinaire". Car si, pour le
spectateur (supposé humain) confortablement installé dans son fauteuil,
il paraît évident que Batignole ne fait que son devoir, il est bon de
tempérer l'apparente facilité de cette évidence. Pour nombre de
Français à cette époque, survivre était synonyme de
courber l'échine. Il y avait, bien sûr, les (im)purs et durs, façon
Pierre-Jean (excellent Jean-Pierre Rouve, qui nous gratifie
de moments aussi délicieux que nauséeux). Ceux-là avaient choisi leur
camp, c'est-à-dire le service des Nazis. Mais l'immense majorité était
composée de Batignoles : à savoir des individus peureux qui ne
voulaient surtout pas savoir ce qui se passait. D'autant plus que cette
myopie ne pouvait que remplir leur porte-monnaie ou, tout au moins,
leur permettre d'éviter les orages. Edmond n'est pas un homme
foncièrement mauvais. La lâcheté, l'égoïsme, l'opportunisme qu'il
manifeste, ne sont que des carapaces de protection. Cependant, lorsque
les événements vont faire voler en éclat ces masques, il ne devient pas
pour autant un héros. Sa conscience intérieure n'est pas encore assez
puissante pour dicter sa loi. Ce sont les secousses du destin qui
aiguillonnent son comportement pour l'orienter vers l'altruisme. Sans
grandes démonstrations, sans esbroufe, Gérard Jugnot plonge
ses personnages dans des situations tragiquement (voire parfois
comiquement) banales, qui génèrent une émotion d'autant plus profonde
qu'elle n'est jamais sollicitée artificiellement. Les "bons" mots ne
s'imposent jamais, l'humour sait se faire incisif mais léger (la
rencontre de Pierre-Jean et de Sacha Guitry est brève mais jouissive),
les personnalités sonnent juste, et le rythme de l'histoire ne faiblit
jamais. L'abomination n'est jamais montrée, et, pourtant, son ombre
noire ne quitte pas un instant l'écran. C'est là une grande marque
d'intelligence et de sincère sensibilité.
Une oeuvre belle et poignante, dont on ressort le coeur ouvert et l'âme
en joie.