A la suite d'un accident cardiaque, Gustav von Aschenbach (Dirk
Bogarde), compositeur controversé, arrive à Venise afin de prendre du
repos. Il descend au luxueux Hôtel des Bains, où il est reçu comme un
Prince. Mais l'enthousiasme est absent. Il fait très chaud, le sirocco
n'arrête pas de souffler et la solitude est grande. Il remarque un jour
une famille Polonaise. La mère, aristocrate au port impérial (Silvana
Mangano) confie tout au long de la journée ses trois filles et son
fils, Tadzio (Bjorn Andresen) à une nurse, n'apparaissant que pour les
repas. Aschenbach est fasciné par le jeune garçon dont la beauté le
trouble profondément. Incapable de supporter cette présence, il décide
de rentrer précipitamment à Munich. Mais le destin en décidera
autrement...
Le souvenir que j'avais gardé de ce film était d'abord une
osmose exceptionnelle des images et de la musique. L'adagietto de la
cinquième symphonie de Gustav Mahler, rendu célèbre par le film,
d'ailleurs, est à l'unisson de l'oeuvre : d'une beauté sombre qui
chavire le coeur. Quel dommage, soit dit en passant, que la parution en
DVD ne nous ait pas gratifié d'une remastérisation en 5.1, qui aurait
ouvert l'espace à ces envolées sublimes...
Au premier abord, on pourrait estimer (et beaucoup de spectateurs ne
s'en privent sûrement pas !), qu'il ne se passe rien ! C'est vrai ! Peu
de films sont fondés sur une trame aussi mince, sur des développements
aussi rachitiques, ascétiques. Les événements, rebondissements, noeuds
majeurs ou mineurs qui, théoriquement, doivent scander la vie rythmique
de tout scénario, sont ici quasiment absents. Ce ne sont que rituels de
richissimes désoeuvrés : petit déjeuner, repas, repos sur la plage,
déambulations dans Venise. Paradoxalement, s'il nous était demandé de
supprimer les séquences superflues, peut-être serait-ce mission
impossible, tant chaque scène est habitée par un souffle intime, une
évidence absolue, une vie cachée, mais toujours perceptible. Tant
chaque plan participe, dans son apparente platitude, à la constitution
d'une atmosphère unique, hypnotique, d'un monde autarcique subjuguant,
quasiment en apesanteur ! Loin de contempler un encéphalogramme plat,
nous sommes transpercés, bouleversés, à chaque instant, par les remous,
les tempêtes intérieures, les éruptions volcaniques qui affleurent,
émergent, jaillissent d'un regard, d'un sourire, d'une moue, d'un
geste... Ce bouillonnement intérieur, qui semble occuper tout l'espace,
malgré l'omniprésence visuelle d'une superficialité générale,
vestimentaire (ah ! les chapeaux... !) que gestuelle, naît d'un seul
personnage. Mais quel homme, et, surtout, quel acteur !
L'oeuvre doit une grande part de son charme magique à Dirk Bogarde,
prodigieux d'ambiguité, de naturel, de maniérisme, de préciosité, de
rigidité physique et psychologique. Tandis que, dans "Le Guépard", le réalisateur,
toujours fasciné par la décadence ou la déchéance (voir "Ludwig" ou le
sulfureux "Les Damnés"), se
focalisait sur une caste aristocratique, il concentre ici sa peinture
sur un être solitaire. Mais, à travers Aschenbach le compositeur, il
aborde les sujets universels de la beauté, de l'inspiration. Quelles
sont-elles pour l'artiste ? Quelles sont-elles pour l'être humain
incarné ? De courtes (et rares) conversations entre Gustav et son ami
Alfred (Mark Burns), nous éclairent quelque peu sur les conceptions
rigoristes du compositeur et, par voie de conséquence, sur les causes
de la souffrance qui le ronge. L'artiste ne doit pas être ambigu : or
Tadzio, qui le fascine, est le type même de l'être androgyne ! La
pureté doit être atteinte dans la vie comme dans les oeuvres composées
: or la beauté charnelle ne peut être appréhendée, contemplée, touchée,
sans que la souillure s'installe (Venise, la belle, est elle-même
infestée par le choléra...). D'ailleurs, le comportement du jeune
garçon, espiègle, jouant de sa séduction dont il est conscient,
n'est-elle pas un appel démoniaque, qui revêt la forme illusoire,
trompeuse, de la perfection divine ? La beauté ne peut être qu'un
enchevêtrement de joie et de souffrance. Une délectable nourriture
empoisonnée. Observez le visage de Dirk Bogarde, lorsqu'il vient de
croiser, pour la première fois, Tadzio à quelques centimètres de
distance. Il éclate de toute la tristesse du monde ! Quant à la vision
finale de ce sourire énigmatique qui éclaire le visage blafard sur
lequel coule la teinture capillaire noire, de ces mains tremblantes qui
se tendent une dernière fois vers l'inaccessible, elle est un moment
inoubliable.
Pour qui parvient à demeurer, tout au long de ces deux heures, en état
de réceptivité, de contemplation, de compassion vraie, pour qui
parvient à faire taire ses désirs ou attentes, l'oeuvre de Visconti,
merveille de sensibilité, de pudeur, et de beauté mélancolique, permet
d'approcher l'état de Grâce...