La banlieue pauvre de
Boston, au bord de la "Mystic River". Trois enfants : Jimmy Markum
(Sean Penn), Dave Boyle (Tim Robbins), Sean Devine (Kevin Bacon)
passent leurs journées à jouer au base-ball et à faire quelques
bêtises. Ils sont interpellés, au cours de l'une d'elles, par un homme
mystérieux, qu'ils prennent pour un policier. Ce dernier emmène Dave,
soi-disant pour le ramener à sa mère. Le jeune garçon ne réussira à
s'échapper que quatre jours plus tard, après avoir été violé. Une
trentaine d'années ont passé. Tous trois ne se voient plus que très
rarement et n'ont conservé aucun lien amical. Sean est devenu policier.
Jimmy a trois filles dont l'aînée, Katie (Emmy Rossum) est issue d'une
précédente union. Un matin, elle est retrouvée assassinée. Désespéré,
Jimmy ne songe qu'à retrouver l'assassin et à se venger. Sean enquête
en compagnie du sergent Whitey (Laurence Fishburne)...
Désespoirs, larmes et ténèbres. Le dernier film de Clint Eastwood ne
laisse que bien peu de lumière pénétrer dans ce tissu de vies
traumatisées. Dave a construit tant bien que mal, avec Céleste (Marcia
Gay Harden), une famille sur la ruine de son enfance décapitée. Jimmy
est un écorché vif, ancien taulard, qui reporte sur ses filles un amour
déboussolé et anarchique. Quant à Sean qui, des trois, semble au
premier abord avoir le mieux négocié le passage à l'état adulte, il
reçoit en permanence des coups de téléphones muets de sa femme qui l'a
quitté sans qu'il en sache la raison.
Le drame vécu par Jimmy fait resurgir les fantômes de ce passé que
personne n'a réussi à apaiser. Traumatisme physique chez l'un,
culpabilité larvée chez les deux autres. La pudeur et la compassion
sont deux grandes qualités communes aux films majeurs de Clint
Eastwood, au premier rang desquels brillent "Un monde parfait", "Sur
la route de Madison" et ce dernier. En revanche, "Mystic river" est, à
plusieurs points de vue, l'antithèse du second. Entre Robert Kincaid et
Francesca Johnson, toute l'intensité du drame était contenue dans les
regards, dans les silences. L'introversion était reine. Ici, la
violence intérieure générée par les événements explose. Les
visages, surtout dans le cas de Jimmy, livrent sans fard les ravages
que la personnalité subit. Et, paradoxalement, tandis que "Sur
la route de Madison"
affichait une apparente sérénité, pour se clore sur un désespoir muet,
contenu, pire que la mort, "Mystic river", qui nous entraîne pendant
cent trente minutes dans le cloaque des haines, des non-dits, des
souffrances, voit son finale quasiment illuminé par la sublime
déclaration d'amour et de confiance, d'une élévation proprement
mystique, qu'Annabeth Markum (Laura Linney) offre à son mari
Jimmy.
Commencé classiquement, d'une manière presque banale dans son
introduction, l'oeuvre s'élève petit à petit vers une méditation sur
les liens invisibles qui sont irrémédiablement tissés entre les
destins. L'indépendance qui s'établit, volontairement ou non, entre les
vies, n'est jamais victorieuse lorsque le destin en a décidé autrement.
Illustration magistrale et sombre des rapports karmiques, dont est
conscient Jimmy lorsqu'il dit à sa fille morte, avant de connaître la
vérité, ces paroles prémonitoires : "Je sais dans mon coeur que j'ai
contribué à ta mort, mais je ne sais pas comment...".
Et, une fois passé ce souffle dévastateur qui, à l'instar de la carte
XIII du Tarot de Marseille ("L'Arcane sans nom") rase ce qui doit être
éliminé parce que n'étant plus susceptible d'évoluer, naît un monde
nouveau qui, sans doute, aura transmuté les valeurs de vie.
Que dire de ces trois acteurs, sinon qu'ils ont pénétré la chair de
leurs personnages tourmentés et que Tim Robbins et Sean Penn, dans des
registres différents, sont grandioses et inoubliables.
L'avancement en âge réussit décidément merveilleusement bien à Clint
Eastwood ! Qui aurait pu deviner, en visualisant, il y a quarante ans,
le Joe de "Pour une poignée de dollars", qu'il nous livrerait
aujourd'hui cette méditation à la fois crépusculaire et illuminée ?
P.S. Deux Oscars ont été
décernés (février 2004), l'un à Sean Penn, l'autre à Tim Robbins... et
ce n'est que justice !