Guillaume de Baskerville (Sean Connery), moine Franciscain
intellectuellement reconnu, arrive dans une abbaye du nord de l'Italie,
accompagné d'un de ses élèves, le jeune Adso de Melk (Christian
Slater). Plusieurs morts inexpliquées et violentes viennent d'y avoir
lieu et Guillaume commence son enquête. Un concile de l'Ordre
franciscain doit se dérouler quelques jours plus tard et cette vague de
décès ferait mauvais effet...
"Le Nom de la Rose" est le type même du film aux paradoxes, non
seulement parfaitement gérés et assumés, mais encore générateurs d'une
atmosphère originale, étouffante, insidieuse, dans laquelle le
spectateur est immergé corps et âme et qui s'imprime durablement en lui.
Je n'ai jamais lu le roman de Umberto Eco, réputé inadaptable au
cinéma. J'ignore donc totalement si la transcription visuelle est ou
non fidèle à l'esprit de l'oeuvre écrite. Ce qui est une évidence,
c'est la réussite exceptionnelle du résultat.
A partir d'un sujet relativement mince : un certain nombre de morts
violentes et l'enquête qui s'ensuit, associé à une cause criminelle qui
peut paraître, sur le papier, dérisoire, Jean Jacques Annaud a réussi
le tour de force de livrer un film passionnant de bout en bout,
enchâssé dans un décor baroque envoûtant, peuplé de personnages hauts
en couleur, le tout irrigué par le contexte médiéval à la fois
terriblement sombre et profondément émouvant.
La noirceur est constante, imprégnant aussi bien les lieux qui laissent
l'impression d'un décor maudit de fin du monde, que les personnages
figés dans leurs dogmes et livrant une image certainement assez fidèle,
même si exacerbée, de ce que pouvait être une congrégation sectaire
dans la période crépusculaire de l'Inquisition, qui avait totalement
rayé de sa ligne de conduite l'amour et le respect d'autrui.
La seule source de lumière vient de Guillaume de Baskerville,
personnage mystique et donc connecté au divin dans ce qu'il a de pur,
dans lequel Sean Connery donne, comme toujours, le meilleur de son
charisme naturel, et, dans une moindre mesure, de son élève, Adso.
Mais l'opposition fondamentale entre ces deux êtres ouverts à la vie et
les momies sépulcrales qui peuplent l'abbaye, est traitée avec tant de
fluidité et de subtilité que l'on n'éprouve jamais l'impression d'une
cassure artificielle.
Unité de lieu, unité d'action, unité de temps, toutes concourent à
faire de cette oeuvre un monument de densité, de concentration extrême
des énergies.
Les personnages secondaires sont tout à fait remarquables, au sens
propre du terme. A-t-on jamais vu une brochette de trognes aussi
improbables, qui font ressembler les gangsters tarés de Quentin
Tarentino à des enfants de choeur ? Et
pourtant, c'est là aussi un paradoxe, cette ménagerie aux
caractéristiques physiques et mentales exacerbées à l'extrême ne
détonne pas dans l'atmosphère générale qui fait de l'excessif une
valeur de vie à part entière. Ils sont tous remarquablement intégrés au
décor et au drame.
Un seul personnage féminin dans cet univers de mâles refoulés et
dégénérés, et une scène d'amour brève et sauvage qui annonce celle,
très ressemblante, de "Stalingrad".
Une oeuvre noire, tendue, explorant les tréfonds de l'ignorance et de
la bêtise humaines, plongeant ses racines dans un monde de personnages
quasiments morts à la vie intérieure, et qui, pourtant, vibre de la
première à la dernière image.
Une exceptionnelle réussite.