1966.
Nicola Carati (Luigi Lo Cascio) est étudiant en médecine. Son frère,
Matteo (Alessio Boni) étudie la littérature. Ils vivent à Rome et
sortent fréquemment avec deux copains, Carlo Tommasi (Fabrizio Gifuni)
et Berto (Giovanni Scifoni). Tous quatre ont prévu, après leurs
examens, de partir en vacances dans les pays nordiques. Mais Matteo
fait la connaissance d'une jeune fille, Giorgia (Jasmine
Trinca), hospitalisée dans un établissement psychiatrique et
soumise à des électrochocs. Il décide de la retirer subrepticement et
de la ramener à son père, qui habite désormais Ravenne. Nicola accepte
de l'accompagner. En cours de route, Giorgia est arrêtée par la police.
Les deux frères, impuissants, se séparent. Nicola part seul
en Norvège, où il travaille plusieurs mois comme ouvrier bûcheron.
Matteo, qui a échoué à son examen universitaire, s'engage dans l'armée.
1968 arrive avec sa folie libertaire. Les deux frères se retrouvent
fortuitement. Nicola vit désormais avec Giulia Monfalco (Sonia
Bergamasco), pianiste et mathématicienne, proche intellectuellement des
étudiants révoltés. Matteo, lui, souffre de voir son ami Luigino
paralysé, suite aux coups reçus dans une confrontation avec les
insurgés...
Le handicap majeur
des films est leur brièveté. Lorsque nous entrons dans un roman, même
court, le choix nous est accordé : lire plus ou moins rapidement,
s'autoriser des pauses multiples ; cette liberté donne le temps à notre
mental d'être apprivoisé par les personnages, de colorer notre
réceptivité à leurs plaisirs ou souffrances par une sensibilité, un
panel d'émotions, qui ont tout le temps de prendre leur place. La
vision d'un film nous interdit cette prise de contact à vitesse
variable. L'absorption se fait d'un trait, sous peine de cassure
dommageable dans l'impact du déroulement narratif. Nous voici donc en
présence d'êtres inconnus, souvent totalement étrangers à notre monde,
parfois nombreux, avec lesquels nous devons nous familiariser, qui ont
pour mission de nous faire pénétrer dans leur vécu ponctuel et de nous
émouvoir. A peine commençons-nous à vibrer, que les cent minutes,
gorgées d'événements divers, de digressions nombreuses, sont terminées
! Loin d'entrer en sympathie avec ceux qui sont apparus sur l'écran,
notre ressenti a souvent effleuré seulement leur ombre...
L'un des
éléments déterminants de la réussite d'un film, réside dans sa capacité
à savoir créer un pont de communication entre les personnages et les
spectateurs. L'envoûtement exceptionnel que dégage, par exemple (et à
mon sens, bien sûr !), "Il était une fois en
Amérique", tient sans doute à
la savante imbrication du vécu de Noodles à différentes périodes. Le
film dure 4 heures, certes, et cet aspect technique n'est pas
négligeable. Mais c'est surtout l'élément "multi-époques vitales" qui
génère l'intimité profonde que l'on peut ressentir : Noodles n'est pas
saisi dans le créneau restreint d'une étape personnelle mouvementée,
dont l'avant et l'après nous sont dissimulés. Il est enfant,
adolescent, jeune adulte, presque vieillard. Ce sont tous ses âges que
nous parcourons, qui défilent devant nous, et auxquels nous sommes
sensibilisés, donnant l'impression que nous avons l'opportunité de
partager tout ce qu'il a été.
Cette longue
digression pour en venir à l'aspect positif des téléfilms, qui sont,
bien souvent, considérés comme des sous-films. Ce mépris est parfois
justifié, lorsque la durée devient un but, provoquant répétitions ou
délayages. Dans le cas présent, six heures semblent une durée bien
dérisoire, tant l'attachement que nous éprouvons pour tous les
personnages de cette oeuvre prend rapidement l'aspect d'un partage
privilégié, d'une affection intime. Historiquement, plusieurs décennies
sont balayées par le récit : les inondations catastrophiques de
Florence, l'élan libertaire de 1968, la sombre période des "Brigades
rouges", l'assassinat des juges en Sicile... Mais le réalisateur ne
s'appesantit à aucun moment sur l'aspect documentaire. La multitude des
changements sociaux ne donne jamais l'impression d'un parachutage
artificiel, manipulé, ne prend jamais le chemin d'une simplification
arbitraire. Tous les événements sont une toile de fond sur
laquelle évoluent des individus simples, qui pourraient être nos amis,
dont on suit l'évolution avec l'émotion quotidienne qui nous étreint
lorsque l'un de nos proches partage ses joies ou ses peines. Avec une
fluidité remarquable, la narration suit les méandres évolutifs de
chacun, glisse sans heurt d'une époque à une autre, caresse avec
sensibilité et tendresse les transformations personnelles, les
penchants, les désirs, les choix cruciaux, les dérives mentales, passe
progressivement des aspirations instinctives de la jeunesse aux élans
de l'âme qui, dans la seconde partie, conduisent ceux qui ont su
grandir malgré les épreuves, ou à cause d'elles, vers une harmonie
intérieure capable de guérir la descendance.
Matteo,
particulièrement émouvant, incapable de trouver sa place harmonieuse
dans le cercle de famille, Nicola et ses idéaux humanitaires, Giulia,
écartelée intérieurement entre ses pulsions extrêmes, Giorgia, la belle
malade fermée au monde, Carlo, le brillant économiste, Mirella Utano
(Maya Sansa) et la lumière qui transperce son regard, Sarah (Camilla
Filippi), capable de l'un des actes les plus difficiles qui soient à
notre ego : le pardon... Tous, qu'ils soient d'ombre ou de lumière,
sont peints avec une spontanéité, un respect, une tendresse, une
générosité, un naturel, qui les rendent immédiatement sympathiques, au
sens propre du terme. Si nous vibrons aussi facilement à toute la gamme
de leurs émotions, c'est parce qu'ils sont observés avec les yeux du
cœur. Pas d'esbroufe, pas de grands élans lyriques, pas de réalisation
clinquante, la communion demeure toujours au niveau de l'expérience
intime, rendant l'assimilation des sentiments vécus par l'ensemble des
protagonistes, quels que soient leurs tendances ou tempéraments,
immédiatement possible par tout humain normalement ouvert à l'émotion
et à autrui.
Un
hymne à la Vie merveilleux, qui recèle une qualité aussi précieuse
qu'exceptionnelle : la capacité de faire germer, à travers les deuils,
les souffrances, les désespoirs, les amours avortées, qui sont le lot
de tout humain, la vibration du bonheur dans l'âme de celui
qui accepte de résonner avec lui.
( Un léger bémol, bien secondaire, sur le doublage de certains
personnages (le père de famille, Angelo, par exemple), qui manque de
naturel et semble plaqué artificiellement sur la bande originale. )