1979. Bien des années ont passé. Michael
Corleone (Al Pacino) a vendu tous ses casinos et autres possessions
douteuses. Il est devenu un homme hautement respectable. Une
distinction pontificale, l'Ordre de Saint Sébastien, lui est remise en
grandes pompes en contrepartie de son chèque de cent millions de
dollars, destiné aux pauvres de Sicile ! La vie intime est, elle,
beaucoup moins éclatante. Séparé de son épouse Kay (Diane Keaton),
Michael voit son fils Anthony (Franc D'Ambrosio) arrêter ses études de
droit pour se consacrer à la musique ! Sachant que son père est à
l'origine de l'assassinat de son oncle Fredo, il ne veut
avoir aucun lien professionnel avec lui. Seule sa fille Mary (Sofia
Coppola) conserve pour lui un amour fervent. Un différend grave entre
Joey Zasa (Joe Mantegna) et Vincent Mancini-Corleone, fils bâtard de
Sonny, menace de ranimer une guerre intestine entre les différentes
composantes du clan...
Est-ce
le temps écoulé depuis la seconde partie : le "Parrain
II" date de 1974. Est-ce la lente métamorphose d'une famille
marquée par la mort et la désintégration ? Est-ce une évolution voulue
dans l'approche narrative ? Quel que soit le responsable, toujours
est-il que ce troisième volet se démarque assez nettement de ses
prédécesseurs. Moins dans la représentation cinématographique que dans
l'atmosphère générale. L'intrigue, plus distendue, donne le ton :
l'éclatement se manifeste tout autant dans l'entourage de Michael que
dans le sujet lui-même. Comme si l'oeil de l'observateur, jusqu'alors
noyé dans le giron Corleone, s'était déplacé du coeur de la famille
pour explorer un extérieur tout aussi corrompu. Mêlant drame intimiste
et histoire religieuse, le récit dissèque avec une maîtrise distanciée
les collusions de la mafia et de certains hauts dignitaires du Vatican,
le point d'orgue étant le Pontificat éclair de Jean-Paul 1er. Il faut
reconnaître que tout cela est parfois long, nébuleux, pour ne pas dire
ennuyeux. La lenteur hiératique qui, dans le second volet, parvenait à
rendre intenses les relations, les doutes, les errements, des
protagonistes, perd quelquefois ici de sa noblesse et de sa puissance.
Il faut toute l'acuité, la véhémence d'un Michael transfiguré, cheveux
poivre et sel, aussi impressionnant dans la déchéance physique et
morale, qu'il l'était dans la véhémence furieuse, pour permettre au
spectateur de ne pas décrocher fréquemment. Les enjeux qui se
développent tout au long de ces cent cinquante minutes nous semblent
souvent bien lointains. Peut-être est-ce justement là une réussite
majeure, que d'être parvenu à faire ressentir à l'observateur la
lassitude désespérée qui gagne le lion chasseur devenu gibier fragile.
Un peu à l'image de Don Fabrizio Salina qui, dans "Le Guépard", voyait sa
splendeur décliner doucement, inéluctablement, tandis que la nouvelle
génération, incarnée par Tancrède Falconeri s'élevait vers un nouveau
Panthéon brillant, Michael, usé par les douleurs et par le remords,
glisse de son piédestal tandis que la jeunesse, représentée par
Vincent, jeune chien fou comme l'était son père Sonny, gravit le
sentier de la suprématie.
Tout au long de cette histoire, marquée par la mélancolie et la
désespérance, l'ombre des deux épisodes précédents, envoûtants et
magiques, plane et nous fait regretter leur magnétisme. Mais, par la
grâce d'un final protéiforme, suffocant de maîtrise, de drame et
d'émotion, le réalisateur prouve, s'il était besoin, qu'il n'a en rien
perdu de sa puissance souveraine.
> Film
sur IMDB
Bernard
Sellier