Les douze dernières heures
précédant la crucifixion de
Jésus-Christ...
Les vagues de commentaires ayant accompagné la sortie de ce film
étaient tellement imposantes quantitativement, et extrémistes
qualitativement, que j'avais l'impression de l'avoir visionné avant de
rentrer dans la salle ! La gageure était donc de faire abstraction de
tout ce qui avait été dit, écrit, et de porter sur lui un regard aussi
objectif que possible.
J'ai toujours beaucoup apprécié Mel Gibson, en tant qu'acteur à
l'expressivité extravertie et souvent jouissive, ainsi qu'en tant que
réalisateur, avec une mention spéciale pour son flamboyant
"Braveheart", excessif mais poignant. J'avoue donc d'autant plus
tristement mon affliction devant cette prétendue "Passion du Christ"
qui se révèle encore pire, si c'est possible, que ce à quoi je
m'attendais !
Bien sûr, nous assistons, médusés, à un étalage voyeuriste (les gros
plans qui relèvent presque de la macrophotographie, des fois que l'on
n'aurait pas vu d'assez près les plaies !), écœurant, par moments d'un
ridicule achevé (le démon qui se promène avec son serpent !), d'un goût
non pas mauvais, mais exécrable (on se croirait par moment dans un
"Zombie 3, le retour" !), simpliste (les quelques scènes ne relevant
pas de la boucherie se contentent d'offrir platement les quelques
grandes phrases des Evangiles), complaisant (les bourreaux sont des
sortes de malades hystériques à côté desquels Hannibal Lecter ferait
figure d'enfant de choeur !), bref, totalement dénué de
spiritualité. En somme, à un nivellement par le bas et le
négatif le plus absolu, de tout ce qui fait la grandeur du message
Christique. C'est déjà beaucoup ! Mais ce qui, à mon sens, est
de loin le plus grave, le plus inquiétant, c'est que cet
ensemble, au rayonnement planétaire programmé, est d'une stupidité que
j'appellerai de "seconde catégorie", hautement dangereuse parce que
manipulatrice des consciences !
La stupidité peut se classer en deux catégories : celle qui relève
d'une ignorance basique, annihilant d'avance toute réflexion mentale
par l'absence de connaissance, et ne cherchant jamais à quitter son
néant. Celle-ci est triste mais non menaçante. La seconde est
totalement différente. Elle ne se contente pas de végéter dans son vide
sidéral et met habilement en exergue un élément simpliste, qu'elle
utilise habilement comme moteur de la haine qui l'habite, comme fer de
lance d'une sournoise manipulation des masses !
Car, toutes
images ingérées ( et non régurgitées ! ), une question majeure s'impose
: quel peut bien être l'intérêt d'une telle "oeuvre"
? Lorsque l'on assiste à la projection du "Silence
des agneaux",
de "Bone collector" ou autres "Seven", la mécanique émotionnelle générée est
simple : on n'éprouve que deux désirs fondamentaux (à moins d'être un
cas pathologique, bien sûr !) : voir la ou les victime(s) s'en sortir
vivante(s), et assister au châtiment du meurtrier ! Dans le cas
présent, le premier souhait n'a aucune raison d'être puisque l'issue du
scénario est bien connue ! Que reste-t-il donc, les responsables étant
désignés ?... L'intensité maladive, l'excès sadique dans l'horreur
semblent n'avoir pour unique but que de rendre la conscience du
spectateur sortant, différente de celle qui était la sienne en entrant,
et, de plus, orientée dans un sens bien précis
!
Tous les fascismes, racismes, sectes dangereuses emploient cette
technique fondamentale afin de transformer en zombies les adeptes, et
cela fonctionne apparemment très bien, grâce à l'utilisation retorse de
deux qualités (négatives) humaines primordiales : la frustration
et l'ignorance. "Vous êtes dans la souffrance" ?
"Vous ne savez pas comment en sortir" ? "Facile" ! Le groupe "X", la
société "Y", la religion "Z" sont la cause évidente de vos
tourments ! Eliminez-les, et tout ira pour le mieux dans le meilleur
des mondes ! Et si, actuellement, les responsables extrémistes de
l'Islam brandissent le nom de "Dieu" au bout de leur fusil, prouvant de
ce fait que, pas une seconde, ils n'ont expérimenté dans leur être ce
qu'est l'Amour divin, il ne faut pas oublier que, durant de nombreux
siècles, c'est le Catholicisme qui s'est chargé de cette abomination.
On pouvait croire une telle période d'obscurantisme définitivement
révolue. Celle où le châtiment corporel tenait lieu de purification des
prétendus péchés : "flagelle-toi bien, mon fils, et tu feras sortir le
vilain démon de tes entrailles !". La phrase mise en citation avant le
commencement du film va d'ailleurs tout à fait dans le sens de ce
retour régressif aux pires délires de la religion moyenâgeuse : "Par
ses blessures, nous sommes guéris". Avec l'amoncellement de plaies qui
s'étalent sous nos yeux durant deux heures, il est évident que la
guérison du monde est proche !
Sans doute cette conception affligeante est-elle effacée, espérons-le,
pour une grande majorité de Chrétiens. Malheureusement (pour eux,
principalement !), subsistent encore des personnes pour lesquelles la
mission d'Amour et d'Unification Christique se résume à un rabotage de
planches ou à une crucifixion ! Pour lesquels la parole
"Aimez-vous les uns les autres" doit laisser place à un péremptoire :
"voici les coupables"... Quelle tristesse !
Bien sûr, il est important de relativiser et de ne pas se laisser
emporter par ce vers quoi, justement, Mel Gibson voudrait nous
entraîner : l'obscurcissement de la pensée et l'élan agressif vengeur !
Toute cette mise en scène grandiloquente, horriblement réductrice, est
avant tout ridicule ! Autant que peut l'être la
caricature de spiritualité d'un gourou médiatique raëlien. Mais
tristesse tout de même, parce que rabaisser de la sorte le plus grand
des Maîtres Cosmiques, réduire sa mission planétaire à quelques images
de carte postale et deux heures de mise en charpie, relève non
seulement d'un parti-pris extrémiste, mais, pire encore, d'un insultant
mépris pour cet Être de Lumière unique ! Tout se résume
finalement à cette question : que souhaite-t-on retenir de
l'incarnation terrestre de l'entité exceptionnelle qu'est le Christ ?
Est-ce le martyre subi par le véhicule corporel qu'il avait choisi
soigneusement, ou est-ce la transfiguration de l'Être spirituel et le
pouvoir de l'Amour cosmique qu'il nous a légué ? Mel Gibson a de toute
évidence opté pour le premier choix.
Reste une autre éventualité, à laquelle je ne croyais pas
originellement, mais qu'il est tout de même possible d'envisager : à
savoir que Mel Gibson, en habile manager jouant sur plusieurs tableaux
"porteurs" (la religion, le personnage du Christ, l'antisémitisme
millénaire, l'attirance morbide pour l'hyperviolence) , a subtilement
et efficacement calibré son oeuvre afin d'engranger le plus de recettes
et de notoriété possible. Dans cette hypothèse, le but est parfaitement
atteint, ce qui n'empêche évidemment pas le résultat d'être tout aussi
abject ! (D'ailleurs, lorsque l'on se rend sur le site
cinématographique américain IMDB, on constate avec une certaine
stupéfaction mêlée d'incrédulité, que 17 000 votes accordent à cette
réalisation une excellente note moyenne de 7,5 !). Sans parler du
Vatican qui donne son aval à cette optique axée sur la monstruosité de
l'humain ! On croit rêver ! Glaçant !
Tous ceux qui ne sont pas satisfaits de la
version "officielle" biblique, et sont intéressés par une vision,
certes étonnante et/ou dérangeante, mais en tout cas particulièrement
enrichissante de la mission du Christ, peuvent se plonger dans les
conférences données au début du vingtième siècle par Rudolf
Steiner sur les quatre Evangiles ainsi que dans "De
Jésus au Christ". Peut-être n'adhéreront-ils pas sur tous les points à
ce que Steiner affirme. Ce qui est certain, c'est que l'on sort de
cette lecture spirituellement grandi. Tout
le contraire de ce qui se passe lorsqu'on émerge de la séance
Gibsonienne !
Un dernier
mot tout de même, assurément secondaire, sur l'incarnation de Jim
Caviezel. Après avoir effectué, en 2002, un massacre en règle d'Edmond
Dantès ("La vengeance de Monte-Cristo"), il participe
en 2004 à un laminage intégral de Jésus-Christ... Des choix bien
étranges, pour ne pas dire bizarres...