L'île de Smuttynose dans l'archipel de
Shoals. En 1873, deux jeunes émigrées norvégiennes, Karen Christenson (Katrin
Cartlidge) et sa belle-soeur, Anethe (Vinessa Shaw), sont assassinées
sauvagement une nuit. Maren Hontvedt (Sarah Polley), soeur de Karen,
échappe de peu au massacre. Au cours du procès qui suit, elle désigne
l'assassin : Louis Wagner (Ciaran Hinds), un Allemand malade, qui avait
été accueilli quelque temps plus tôt par son époux, John (Ulrich
Thomsen). Louis, reconnu coupable, est pendu. Un siècle plus tard, Jean
Janes (Catherine McCormack), se rend en bateau sur l'île, afin
d'enquêter sur ce qui lui semble une erreur judiciaire. Elle est
accompagnée de son mari, Thomas (Sean Penn), du frère de celui-ci, Rich
(Josh Lucas)...
Kathryn Bigelow sait créer des atmosphères tendues et des ambiances
mémorables. "Strange days",
"Point Break" et "K 19" sont là pour en témoigner. Il
était donc légitime d'attendre de cette conjonction de deux drames
intimistes une intensité poignante. A vrai dire, nous restons
passablement sur notre faim. D'une part, les deux trames se révèlent
d'inégale intensité. L'histoire de Maren, pauvre fille plongée dans le
mariage avec un homme qu'elle n'aime pas et perdue dans une terre
désolée, ne manque ni de sincérité, ni de violence étouffée. En
parallèle, la relation nébuleuse, difficile de Jean et de son époux
Thomas, poète, lauréat du Prix Pulitzer, rongé par une culpabilité
ancienne, apparaît trop abstraite pour toucher profondément. Mais,
surtout, cette croisée des destins que la mise en scène veut à toute
force imbriquer, faisant de plus en plus coïncider des séquences
passées et actuelles, qui n'ont en fait pas de relation avérée, respire
l'artifice. Cette construction, dont l'intérêt théorique est
indéniable, amène à constater, dans la pratique, que l'envergure du
résultat est inférieur à la somme de celles qui se dégagent de chaque
composante. Sean Penn, particulièrement sobre, forme avec la
merveilleuse Catherine McCormack ("La
Courtisane"), un couple crédible mais trop évanescent. Les
relations opaques qu'ils établissent, durant la traversée, avec Rich et
son amie du moment, Adaline (Elizabeth Hurley), n'apportent pas
vraiment d'enrichissement dramatique à l'histoire. Quant aux analogies
que Jean croit voir naître entre sa propre existence et celle de Maren,
eles génèrent un mystère appétissant mais, lui aussi, fuyant. Sarah
Polley est particulièrement juste dans son incarnation de Maren.
L'ensemble laisse une impression plus que mitigée. D'une part, quelques
moments denses, dans lesquels les silences, les non-dits, les regards
perdus dans le vague, traduisent avec force le désespoir intérieur des
protagonistes, écrasés par les dogmes et les interdits. D'autre part
une construction alambiquée dont on perçoit difficilement la raison
d'être et qui, du coup, disperse l'émotion. En conservant de bout en
bout sa ligne directrice, Taylor Hackford avait réussi, dans "Dolores Claiborne", à
obtenir l'effet contraire, à savoir une virulence de plus en plus
brûlante au fur et à mesure que le passé s'incrustait dans le présent.
Quatre étoiles pour le casting superbe, même si Sean Penn est
sous-employé...