Pierre (Guillaume Depardieu), qui a publié sous le psudonyme de
"Aladdin" un roman à succès, doit prochainement épouser
Lucie (Delphine Chuillot). Mais, depuis quelques semaines, la vision
d'une jeune femme aux cheveux noirs le hante. Un jour, il la
rencontre. Elle s'appelle Isabelle (Yekaterina Golubeva), et prétend
être sa demi-soeur. Le père de Pierre, célèbre diplomate
décédé, a semble-t-il vécu pas mal de drames dans les postes qu'il
a occupés...
Les mots les plus importants dans le résumé qui précède sont
:"semble-t-il". Car dire que l'histoire qui nous est offerte
ici est une soupe aussi indigeste que nébuleuse est un doux
euphémisme. Le commencement se montre pourtant des plus classiques.
Un joli château, une jolie chatelaine, Marie (Catherine Deneuve), un
joli prince charmant qui caracole sur sa moto entre sa soeur et sa
fiancée. Nous sommes dans le conte rose bonbon, ou plus exactement
vert tendre, car il y a de magnifiques surfaces pelousées. Mais tout
se déglingue très rapidement. Aussi bien dans le domaine de la
narration que dans celui de la psychologie des personnages.
L'intérêt réside dans le fait que la prévisibilité ne fait pas
partie du programme de Leos Carax. On ne peut jamais prédire quel
genre de pétage de plomb va nous être asséné la minute suivante.
Les inconvénients, eux, (indispensable d'utiliser le pluriel, car ils
sont légion !), s'accumulent au fur et à mesure que la trame
déroule ses incongruités. Les moments de réalisme quotidien banal
se raréfient de plus en plus (ce qui, en soi, n'est pas regrettable),
tandis que les séquences où l'excès et le non-sens prennent le
pouvoir, occupent une place toujours plus prépondérante (ce qui, en
soi, se révèle nettement plus problématique). Les personnages
centraux entrent progressivement dans un univers autarcique,
développant des réactions extrêmes, des angoisses inexpliquées,
sans que les motivations soient seulement effleurées. Des individus
improbables exposent soudain leurs délires sans que l'on sache bien
ce qu'ils viennent faire dans l'histoire (la cacophonie concertante
qui emplit l'espace des entrepôts !), et le peu de communication qui
s'était établie dans le premier quart d'heure se dissout
inexorablement au fil des séquences. Pour couronner l'ensemble, le
réalisateur nous condamne à dix minutes de noir intégral (merci !),
assaisonnées (si l'on peut dire) d'un récit d'Isabelle en français
petit nègre ! Sans doute une épreuve initiatique à franchir. Celui
qui supporte le pensum est un artiste dans l'âme... Dans de
semblables conditions, ressentir une quelconque attirance pour les
zombies qui évoluent sur l'écran, relève d'un exploit que peu de
spectateurs seront capables d'accomplir. Les esprits hautement
intellectuels, qui ont su opérer une savante osmose entre
imagination, perception sensorielle, intégration mentale de données
occultes, et symbolisme, se délecteront sans doute, à l'image de
Jacques Rivette ("La Religieuse", "La belle
Noiseuse"), qui voit en cette réalisation : "le plus beau
film français des dix dernières années".
Un certain nombre de créateurs (voir Philippe Gandrieux et sa "Vie
nouvelle"), se démarquent radicalement de la masse informe
des réalisations conventionnelles qui envahissent les écrans. C'est
une intention louable. Encore faudrait-il qu'un début de commencement
de communication soit établi entre le narrateur et le spectateur. Que
celui-ci ne soit pas réduit à l'état de réceptacle passif est une
intention plus qu'estimable. Mais lorsque la démesure se malaxe avec
la non-information et l'hermétisme, le jet d'éponge menace ! Surtout
au bout de 130 minutes ! Il serait tout à fait intéressant de lire
l'ouvrage de Herman Melville (inoubliable auteur de "Moby
Dick"), "Pierre ou les ambiguités", dont est
tirée cette oeuvre. Telle qu'elle nous est présentée, sa forme
aussi bien que son contenu génèrent malheureusement détachement,
agacement, ennui, et, même parfois dans certaines frénésies, le
rire, ce qui n'entre sûrement pas dans les intentions du créateur...