1886 à Londres. Lord Henry Wotton (George
Sanders) est une richissime oisif, jouisseur, cynique et manipulateur.
Il découvre un jour chez l'une de ses relations, le peintre Basil
Hallward (Lowell Gilmore) le portrait d'un jeune homme d'une grande
beauté. Le modèle ne tarde pas à arriver, pour sa dernière séance de
pose. Il s'agit de Dorian Gray (Hurd Hatfield). Henry lui expose ses
théories sur le plaisir et la fuite inexorable de la jeunesse. Cette
pensée trouble profondément Dorian, qui émet le voeu que jamais la
vieillesse et la décrépitude ne l'atteignent. Quelque jours plus tard,
il assiste au tour de chant d'une jeune fille, Sibyl Vane (Angela
Lansbury), dont il devient amoureux. Il la demande en mariage. Mais
Henry lui propose de tester sa droiture...
Cette oeuvre célèbre d'Oscar Wilde, variation originale sur le mythe de
Faust, a finalement assez peu été portée à l'écran. Deux versions
récentes viennent de paraître en 2004 et 2006, mais il ne fait pas de
doute que celle de 1945 est inoubliable. Bien que la forme
soit très classique (narration en voix off faisant le lien entre les
grandes phases de l'évolution psychologique du héros), bien que la mise
en scène soit sans surprises (excepté peut-être les incursions de la
couleur), l'ensemble de l'oeuvre dégage un charme aussi désuet que
vénéneux et magnétique. Il faut sans doute en attribuer l'origine à la
personnalité diabolique de Lord Henry, cynique, amoral et manipulateur,
magistralement incarné par George Sanders, et, bien sûr, au principal
protagoniste du drame, le fragile Dorian Gray. Le choix de Hurd
Hatfield se révèle particulièrement judicieux. Le visage pur, mais
blafard, d'une tournure quasiment androgyne, flegmatique, voire
inexpressif, parcourant les âges comme un funambule jouisseur, il donne
à son personnage une aura éthérée, mi-séraphique, mi-diabolique, tout à
fait impressionnante. On voit dans cette tragédie l'illustration d'une
illustre phrase d'Oscar Wilde : "Mes goûts sont simples : je
me contente de ce qu'il y a de meilleur." En elle-même, cette
profession de foi est tout à fait constructive. Mais, en l'occurrence, il serait nécessaire
d'ajouter à la sentence : "quelles que soient les conséquences sur
autrui" ! Ce qui est déjà nettement moins enthousiasmant. Sans en
atteindre la perversité cruelle, la philosophie développée par Henry
Wotton n'est pas sans évoquer celle du Marquis de Sade. Du genre :
l'homme a été créé pour jouir de tout ; les faibles sont au service du
plaisir des forts... etc... Les tendres et délicates figures féminines,
au premier rang desquelles se place la merveilleuse Donna Reed, que
l'on verra, l'année suivante, dans "La
vie est belle" de Capra, traversent cet univers cruel avec
une grâce diaphane.