Sara Goldfarb (Ellen Burstyn) passe ses journées, vautrée sur un
fauteuil, devant la télévision, tandis que son fils Harry (Jared
Leto) partage son temps entre la consommation et vente de drogue en
compagnie de son copain Tyrone C. Love (Marlon Wayans), et sa petite
amie Marion Silver (Jennifer Connelly), qui voudrait bien ne plus
dépendre de ses parents. Un jour,Sara reçoit le coup de téléphone
qui révolutionne son existence : elle participera prochainement à
une émission de télé ! Aussitôt, c'est le branle-bas de combat...
contre les kilos en trop, qui lui interdisent d'entrer dans sa belle
robe rouge. Heureusement, ses amies possèdent sans doute la recette
miracle...
Voilà le genre de film imprévisible, dérangeant, torturé, qui
déguise soigneusement ses grenades sous des parures ludiques, afin de
mieux les dégoupiller lorsque le délai de mise à feu a expiré.
Habitué aux scénarios bien propres, bien lisses, aux réalisations
tranquillement classiques, routinières, le spectateur lambda ne sait
pas trop, au cours de la première partie, à quelle sauce il va être
mangé : ketchup, aigre-douce, ou tartare. Le réalisateur utilise
tous les artifices de la mise en scène, toutes les subtilités de la
technique cinématographique pour jouer avec nos nerfs et ballotter
ses personnages du drame à la comédie burlesque. Surimpressions
visuelles, images hachées, saccadées, accélérées, plans qui
semblent tout droit sortis de dessins animés, hallucinations, rien
n'est épargné pour nous faire pénétrer dans l'esprit malade,
déstructuré, des personnages. Sans oublier un travail
d'orfèvre sur les bruitages et la musique, qui collent à chaque
scène avec une virtuosité chirurgicale.
Qu'ils soient drogués à la télévision, aux comprimés
amaigrissants, ou à la came, les protagonistes sont tous dans une
prison. Celle qu'ils se sont créée. Mais, au commencement, cette
geôle est relativement dorée. Les murs ont la transparence du
cristal et procurent l'illusion d'un possible épanouissement. Depuis
la disparition de son mari, Sara s'est enfoncée dans le gavage
physique et mental. L'annonce d'une sélection pour son émission
préférée est un bain de jouvence, qui conduit, dans un premier
temps, à une prise de conscience thérapeutique. De même, Harry,
partiellement paumé, flirtant avec la chute vers la marginalité,
semble trouver une bouée de sauvetage dans la personne de la
ravissante Marion. Mais les perches n'étant que des leurres, ou
bien les personnages étant incapables de saisir l'opportunité
salvatrice qui leur est offerte, la descente dans l'abîme
s'accélère. Ce qui s'annonçait comme une comédie dramatique
gentiment déjantée, prend soudain le visage d'une horreur infernale,
dans laquelle les corps et les âmes sont broyés sans rémission
possible. Les composantes extrêmes de la nature humaine, qui
coexistent, se supportent, puis s'agressent, se combattent jusqu'à
l'anéantissement mutuel, sont ici mises à nu, excisées avec une
virulence qui se déchaîne dans une orgie finale apocalyptique.
L'alternance d'images répétitives, entêtantes, de gros plans
offensifs, l'éclatement du récit en séquences disparates, tantôt
psychédéliques, tantôt romantiques, tantôt génératrices d'un
charme magnétique, rendent accessibles, évidents, la
désorganisation, les spasmes obsessionnels des psychismes. L'ensemble
est tout sauf lénifiant. C'est brutal, sauvage, étrange, souvent
fascinant, parfois nauséabond, voire excessif. Jamais tiède,
consensuel, ou sécurisant. Ellen Burstyn est impressionnante de
réalisme dans sa déchéance programmée. Et l'une des plus
marquantes parmi les nombreuses images qui surnagent de ce cauchemar
hystérique, est sans doute la coexistence de ces deux visages qui ne
se rencontrent jamais : le faciès de Sara, ravagé par la
folie, et la figure d'ange désemparé de Marion.
Un exemple magistral où la technique devient le ciseau implacable qui
sculpte une oeuvre d'art à partir d'une matière aussi banale que
brute.
Film sur
IMDB
Bernard
Sellier