1864. La guerre de Sécession fait rage. Le
siège de Petersbourg, en Virginie, est un massacre. Blessé grièvement,
W.P. Inman (Jude Law) revoit les trois ans qui ont précédé cette
journée. L'arrivée à Cold Mountain du révérend Monroe (Donald
Sutherland) qui a quitté Charleston pour raisons de santé en compagnie
de sa fille, la ravissante Ada (Nicole Kidman). Inman est subjugué par
elle, mais se montre incapable d'exprimer ses sentiments. Lorsqu'un
semblant d'idylle débute, il est appelé sous les drapeaux de la
Confédération... Remis de ses blessures, il décide de déserter et de
retrouver celle qu'il aime. Mais le chemin est bien long et les
embûches bien nombreuses... Pendant ce temps, Ada a perdu son père et
éprouve beaucoup de difficultés à survivre. Un jour, son amie Maddy
(Eileen Atkins) lui envoie une jeune femme débrouillarde et
travailleuse, Ruby Thewes (Renée Zellweger). Elles deviennent amies...
Après un brûlant et merveilleux "Patient
anglais",
Anthony Minghella replonge dans une saga d'amours contrariées sur fond
de guerre. On retrouve dans cette vaste fresque violente et désabusée,
beaucoup de thèmes déjà explorés dans son précédent film : l'importance
de l'écrit, la souffrance que génère l'absence, le poids du destin,
pour ne pas dire de la prédestination, la difficulté d'exprimer le
ressenti profond, ainsi qu'un procédé analogue : le mélange intime de
séquences actuelles et de flash back nostalgiques. Inman est le pendant
américain du comte Almasy (Ralph Fiennes). Même violence interne, même
désespérance profonde, même tempérament taciturne. L'incarnation de ce
personnage quasiment autiste, tout au moins dans la première partie de
son épopée, par un Jude Law à la fois intense et réservé, rappelle
également beaucoup celle de l'inoubliable Ralph Fiennes.
Pourtant le résultat diffère sensiblement. Je n'ai pas retrouvé dans
cette oeuvre, assurément riche de qualités événementielles,
émotionnelles et narratives, la magie miraculeuse du "Patient anglais".
Le réalisateur privilégie ici le prosaïsme, le drame terrestre, la
souffrance ordinaire d'une période abominable, avec ses batailles, ses
milices sauvages et criminelles. L'histoire de Katharine Clifton et de
Lazlo Almasy se déroulait également sur un fond analogue, aussi
tourmenté. Mais le traitement différait. Une sorte de mysticisme, de
temps suspendu, parfois quasiment à la limite de la méditation,
enveloppait la tragédie et la transfigurait. Quelques scènes de beauté
pure, d'harmonie céleste (la grotte et ses peintures primitives, Hana
découvrant les fresques de l'église, le comte emportant le corps de son
amante dans un silence éthéré) suffisaient à élever le drame sur un
plan émotionnel supérieur. Le spectateur quittait la terre pour un
voyage dans un monde à la limite de l'inconnaissable. Ici, l'optique
est différente. Nous sommes plongés durant deux heures et demie dans
une suite de souffrances, de tueries, de désespoirs, mais sans quitter
un quotidien terrible et pitoyable. Seule une courte séquence, la plus
belle du film, à mon sens, retrouve un reflet de la magie profonde qui
nimbait le "Patient anglais" : la rencontre de Sara (Nathalie Portman),
jeune veuve dont le mari a été tué avant même d'avoir pu connaître son
enfant, qui implore Inman de s'allonger près d'elle, est déchirante de
pudeur et de sincérité.
Ralph Fiennes véhiculait, au-delà de son masque impassible et fermé,
une dimension tragique quasiment supra-humaine. Jude Law, pourtant
investi intensément dans son personnage perdu dans une souffrance qui
dépasse ses capacités d'endurance et sa conception de la vie,
ne procure jamais cette impression. Le personnage de Nicole Kidman,
assurément vraisemblable et convaincant, ne se départit jamais d'une
distance répulsive qui glace l'émotion, et l'irruption de la tourmente
Ruby, assurément gonflée de vie rebelle et d'énergie contestataire,
contribue à tirer encore vers le bas la dynamique émotionnelle générale
de l'oeuvre.
Dans "Le Patient anglais",
Minghella semblait fondre
avec son personnage principal dans le délire total de l'amour fou et il
réussissait le pari insensé de nous y entraîner avec lui, grâce à
l'osmose incomparable de trois facteurs clés : la passion elle-même, le
jeu des protagonistes et une musique divinement inspirée. Dans "Retour
à Cold Mountain", le réalisateur donne l'impression d'une réticence à
s'impliquer totalement dans l'histoire de ces deux amoureux quasiment
étrangers l'un à l'autre. Ce qui était une fusion intensément charnelle
chez Almasy devient ici une sorte de rêve éthéré, abstrait, à la limite
de l'imagination. Les retrouvailles des deux jeunes gens sont à ce
titre exemplaires. Et l'ensemble est constamment partagé entre ces deux
opposés, chaleur et froid, qui ne se rencontrent pratiquement jamais.
Entendons-nous bien, cette fresque est conduite avec dignité et
noblesse. Elle est de plus magnifiquement interprétée et réserve de
bien beaux et de bien terribles moments. Simplement, elle ne tutoie
pas, à mon sens, la grandeur altière de l'œuvre qui l'a précédée.