Jeffrey Wigand (Russell
Crowe), vice président et expert scientifique de la troisième firme de
cigarettes américaine, est licencié. Contacté par Lowell Bergman (Al
Pacino), journaliste animateur avec son collègue Mike Wallace
(Christopher Plummer) d'une des émissions d'investigation les plus
regardées des Etats-Unis, " 60 minutes ", il envisage la possibilité de
révéler au public les trucages chimiques que pratiquent les firmes pour
augmenter la dépendance des fumeurs à la nicotine. Mais les menaces ne
tardent pas à s'accumuler pour le contraindre au silence.
Sujet particulièrement fort et traitement cinématographique en
harmonie. L'ouverture du film, sans rapport direct avec l'histoire (en
grande partie authentique) qui nous est contée, cadre de façon
spectaculaire le caractère de Bergman. Elle donne déjà le ton général :
montage taillé à coups de serpe, tension émotionnelle constante, force
contenue, droiture. Mais si le personnage de ce journaliste
indépendant, obstiné, foncièrement honnête, sûr de lui-même comme de sa
mission moralisatrice, tel que l'on aime voir les héros américains, est
le pivot de l'oeuvre, il est très habilement contrebalancé par Jeffrey
Wigand. Russell Crowe donne à cette personnalité faite de contrastes,
pétrie de doutes, de zones d'ombre, de détresse, une composition
charnelle extraordinaire de vérité psychologique et de présence
physique puissante. Il parvient à rendre évidents et palpables les
moments de faiblesse et de rage qui l'habitent et se chevauchent en
lui. Tout comme "Heat", ce sont ici les
confrontations de ces deux hommes que le destin contraint au
dépassement de leurs limites, qui donnent à la réalisation l'essentiel
de sa chair et de la passion qui en émane.
A ce film tout à la fois dramatique, intimiste, à la limite
du thriller, Michael Mann insuffle une puissance quasi tragique
indéniable, dont le traitement cinématographique, toutefois, m'a laissé
par moments perplexe. Il s'agit, certes, de détails totalement
subjectifs, ralentis dont je perçois mal l'utilité, musique, souvent
superbe, mais parfois étrangement choisie à mon sens, certains excès de
gros plans... Et j'avoue avoir éprouvé une certaine difficulté, surtout
pendant les premières quarantes minutes, à entrer totalement dans ce
drame humain. La pression, le stress qui accompagnaient chacun des deux
personnages dans la présentation qui était faite de leur situation à
l'entrée de l'histoire était remarquablement rendue, mais me donnait
une vague impression d'excès artificiel un peu maniéré et agaçant. Une
fois mise en place leur relation et le destin qui les unit dans
l'adversité, cette sensation disparaît sous le poids de l'épreuve et la
densité de leur composition.
A l'issue de ces deux heures trente, subsiste avant tout le souvenir
d'un spectacle profondément humain, puissamment charpenté, soutenu par
deux acteurs impliqués jusqu'à la moelle dans leur combat pour
l'humanité, la justice et la liberté de parole.