Alexandre
(Erland Josephson), ancien acteur, critique, écrivain, vit avec sa
femme dans une lande désertique du nord de l'Europe, au bord de la mer.
Le jour de son anniversaire réunit autour de lui Victor (Sven Wollter),
médecin qui rêve de tout quitter pour l'Australie, Otto (Allan Edwall)
étrange facteur philosophe, Julia (Valérie Mairesse). Il y a là
également un petit enfant temporairement muet, son fils, ainsi qu'une
femme de ménage, Maria (Guðrún Gísladóttir) que l'on dit dotée
d'étranges pouvoirs. Brusquement, le sol tremble, des avions passent en
vrombissant, le courant est coupé. La télévision annonce une
catastrophe indéterminée. Alexandre prie pour les siens...
Essayez d'imaginer un instant que vous êtes, durant cent trente
minutes, devant un spectacle non traduit, donné, dans la pénombre, par
une troupe japonaise. Vous aurez un aperçu de cet ovni
cinématographique qui a cumulé les récompenses (Grand prix du jury
Cannes 1986, Prix de la critique internationale, Prix Orson Welles
1987...). L'œuvre s'ouvre et se clôt sur la vision d'un arbre nu,
planté par Alexandre au bord de la mer. Au commencement, celui-ci
manifeste ses interrogations par une logorrhée pathologique. A la fin,
l'enfant, qui a retrouvé sa voix, pose l'interrogation essentielle de
la vie en une phrase. Entre ces deux instants colorés... une longue
nuit, en noir et blanc, ( avec beaucoup, beaucoup plus de noir que de
blanc ! ), passablement éprouvante !
Juste avant le générique final, Andrei Tarkovsky dédie ce film à son
fils en plaçant en lui son espoir et sa confiance ! Quelles peuvent
être ses émotions en visualisant ce cadeau ? J'aimerais le savoir.
Pour ma part, il me paraît être un amas de désespérance et
d'obscurité, dans tous les sens du terme !
Manifestement, Tarkovsky souhaite donner naissance à une oeuvre
philosophique, voire spirituelle. Et, de fait, si la spiritualité
émane de la nébulosité, de l'abstraction, de l'hermétisme, d'un
amoncellement de questionnements abstrus, de lenteurs qui
confinent à l'immobilisme, alors ce film est sans conteste l'un des
plus spirituels qui soient ! La suspension du temps, l'immersion dans
l'ombre, la plongée au plus profond de soi, peuvent faire naître
l'illumination. Qu'en est-il ici ? Une fois passées les vingt
premières minutes aérées par la brise de la lande, le spectateur est
précipité dans un obscurcissement de plus en plus profond qui atteint
parfois l'écran noir. Au détour de personnages vaguement entraperçus,
de profils indistincts, d'actes incompréhensibles, de phrases
abstruses, de contradictions inexpliquées, sur fond de chants issus de
voix d'outre-tombe, on assiste à une espèce de ballet mortuaire dont
on ne comprend ni les tenants ni les aboutissants, tant le symbolisme
est pesant et hermétique. Il est question de Nietzsche, de
réincarnation, de rites, de croyance, de péché... Mais tout cela est
fondu dans un tel magma sibyllin qu'un ennui incommensurable plane sur
cette fresque funèbre.
Quel a été l'orientation profonde de Tarkovsky en créant cette oeuvre
? Que vit cet Alexandre qui finit par être emmené à l'asile ? J'avoue
ma curiosité de le savoir. L'hermétisme a le défaut majeur d'être
impénétrable au non initié ! C'est le propre de sa nature même ! Et,
dans ce domaine, "le sacrifice" n'est pas loin de battre un
record, tant il pose un nombre incalculable de questions sans apporter
aucune réponse... Tout au moins qui me soit perceptible !
Sans doute les admirateurs de cette oeuvre ont-ils trouvé la clé qui
leur a permis de transcender la lenteur compassée des plans, le
brouillard des événements et la confusion des personnages, pour
atteindre l'orgasme cosmique d'une révélation ultime... Ce n'est pas
mon cas !