En 1980, le gouvernement
Cubain envoie aux Etats-Unis un grand nombre de citoyens indésirables.
Parmi ceux-ci, un pourcentage important est composé de repris de
justice. Tony Montana (Al Pacino) est l'un d'entre eux. En compagnie de
son ami Manny Ribera (Steven Bauer), il survit momentanément en
travaillant comme plongeur dans un restaurant. Mais le jeune homme a
des ambitions infiniment plus élevées que de finir ses jours en employé
miteux. L'occasion lui est bientôt donnée de changer de "boulot", en
éliminant un ancien responsable Castriste, Emilio Rebenga (Roberto
Contreras), puis de monter dans le milieu des "affaires", en devenant
membre du gang de Frank Lopez (Robert Loggia). Lorsqu'il fait
connaissance de l'amie de son employeur, Elvira Hancock (Michelle
Pfeiffer), il tombe sous le charme...
Directement inspiré par le "Scarface" de Howard Hawks (1932) (une ligne
d'hommage apparaît juste avant le générique final), Brian de Palma
transpose dans les deux dernières décennies du vingtième siècle cette
histoire, qui, a priori, semble appartenir au monde de l'entre deux
guerres où Capone régnait en maître, mais se révèle en fait,
intemporelle. "Les
Incorruptibles", "Les
Affranchis", "Le Parrain",
"Casino"... La nature humaine est immuable, s'accrochant à l'argent et
à la gloire comme à une bouée de sauvetage contre l'océan de la
médiocrité. Rien ne change vraiment, si ce n'est la marque des voitures
et le progrès technique. Le "rêve américain" fait toujours recette,
même lorsqu'il est transposé en "rêve européen", et ce n'est pas la
mondialisation, créatrice d'un fossé toujours plus béant entre riches
et pauvres, qui fermera prochainement la porte de ces
illusions.
Mais nul besoin d'être un grand connaisseur en cinéma pour se rendre
compte que nous sommes loin de l'univers de Coppola ou de Scorcese. Pas
de reconstitution clinquante, pas de réceptions fastueuses, pas trace
de cet apparat bourgeois, voire presque aristocratique, qui recouvre le
monde de Vito Corleone d'un vernis policé. De Palma nous plonge, dans
le fond aussi bien que dans la forme, au sein de l'univers des rues,
brut, grossier, d'où est issu Montana. Tony est un être macho, brutal,
camé jusqu'à la moelle, vulgaire, et les millions amassés, loin de
développer les rares facettes positives de son caractère, ne feront
qu'exacerber tous ses défauts. Cette noirceur intégrale du personnage
n'est contrebalancée que par une frêle lumière extérieure, en la
personne de Gina (Mary Elizabeth Mastrantonio), sa jeune soeur. La
personnalité globale de l'homme est résumée en une phrase, criée par la
mère de Tony à son fils : "Pourquoi détruis-tu tout ce que tu touches
?". Obsédé par un semblant de droiture, commun à tous les membres des
mafias, plongeant peu à peu dans un délire paranoïaque
amplifié par la cocaïne et l'alcool, gangrené par un délire de
puissance ingérable par sa personnalité instable, véritable pile
électrique hallucinée, le héros, si on peut appeler ainsi ce malade,
est porté à bout de bras par Al Pacino, dont l'incarnation
culmine dans un état quasi comateux, prélude à une folie furieuse
démente. Si l'on ne peut qu'être admiratif, béat, devant cette
intégration exceptionnelle du personnage par un acteur toujours
profondément inspiré, il est plus difficile de supporter l'atmosphère
poisseuse, plombée, barbare, qui colle au récit comme une glu
répugnante. Le record du monde des "fuck" doit être tenu haut la main
par le film, et, si le réalisme dans la descente aux enfers de Montana
est indispensable, le spectateur, même envoûté par le spectacle, ne
peut qu'être soûlé, au bout de deux heures, par cette accumulation
pathologique. La musique elle-même, lancinante, se montre en parfaite
harmonie avec l'univers obsessionnel de Scarface.
Une oeuvre exceptionnelle, emplie jusqu'à ras bord de bruit et de
fureur, qui, par sa puissance et sa radicalité, ne peut laisser
quiconque indifférent.