Viktor Taransky (Al Pacino)
est un réalisateur en perte de vitesse. Ses trois derniers films ont
été des échecs commerciaux et celui qu'il termine actuellement est fort
compromis, puisque sa vedette, Nicola Anders (Winona Ryder), shootée et
caractérielle, claque la porte en interdisant toute utilisation de son
visage dans le film. Viktor, d'autant plus désespéré que son ex-femme
et productrice Elaine (Catherine Keener) menace de le licencier,
rencontre un dénommé Hank Aleno (Elias Koteas), pratiquement à
l'article de la mort, qui lui offre ses services. Après son décès,
Viktor reçoit un disque dur contenant les données d'une actrice
virtuelle. Il décide de l'intégrer dans son film. C'est une réussite
au-delà de ses espérances, et le public n'a d'yeux que pour cette
"Simone" (Rachel Roberts). La vie devient alors un jeu de cache cache
entre la soi-disant héroïne, ses admirateurs et les journalistes.
Viktor s'enfonce dans le mensonge et tourne un second film avec Simone.
Elle décroche l'Oscar...
Andrew Niccol aime décidément la science-fiction. Après un excellent "Bienvenue à Gattaca",
fantastique et glaçant à souhait, il nous livre aujourd'hui ce film
plus ancré dans notre quotidien, même s'il explore les dérives
possibles et probables des techniques naissantes. En effet, comme le
dit très justement Al Pacino au début de l'histoire, désormais la
capacité de créer des réalités virtuelles a dépassé la capacité de
détecter le faux.
Tel un
docteur Frankenstein du troisième millénaire, Viktor va accoucher de
cette créature miracle qui fait fantasmer le monde entier. Toute la
première partie du film, qui n'est d'ailleurs pas forcément la plus
passionnante, relate les jeux de dissimulation auxquels se livre le
réalisateur. C'est divertissant, amusant, parfois inventif, quelquefois
inquiétant. La totale identification du public avec les personnages du
show business est remarquablement soulignée et c'est avec une
stupéfaction mêlée d'angoisse qu'on assiste à ce concert d'une artiste
virtuelle retransmis aussi bien devant les pyramides qu'en Inde ou en
Europe, et soulevant le délire de milliers de spectateurs
envoûtés.
La seconde partie, plus intéressante, à mon point de vue, est consacrée
au rapport de force entre le créateur et la créature. Et,
paradoxalement, c'est cette dernière, qui n'a même pas la texture
physique du monstre de Frankenstein, qui mène la danse. Son inexistence
se révèle beaucoup plus puissante que les aveux de Viktor, tant est
profonde et aveugle l'hystérie identificatrice des foules !
Quoi qu'il en soit, malgré le talent d'Al Pacino, l'originalité du
sujet, et le traitement cinématographique intelligent de cette
fiction-réalité, demeure, après vision, une impression en harmonie avec
l'existence de Simone : une virtualité quelque peu superficielle. C'est
une oeuvre très bien faite, très bien jouée, dotée d'un finale assez
surprenant, mais l'enthousiasme reste en surface, comme si cette
héroïne abstraite contaminait l'émotion que l'on devrait ressentir.
C'est certainement, en revanche, une vision prophétique d'un avenir
bien sombre pour le cinéma. Si, actuellement, les décors et les
trucages prennent déjà le pas sur les acteurs et les scénarios,
n'est-il pas évident que la prochaine étape sera la numérisation des
vedettes ? Comment un réalisateur ne serait-il pas séduit par
l'insertion dans des aventures rocambolesques et hautement dangereuses,
d'un acteur numérisé qui ne craindra aucune fracture et ne perturbera
pas le tournage par des folies ou des exigences délirantes ? La suite
demain...