1966
dans le quartier populaire du West Side de Manhattan, appelé "la
cuisine du diable". Une bande de gamins qui jouent au base-ball et font
de temps en temps des bêtises ou de menus larcins. Il y a là Michael
Sullivan (Brad Renfro), Tommy Marcano, John Reilly et Lorenzo
Carcaterra, dit Shake's. Et puis Carol Martinez. Un jour, pour avoir
voulu truander le marchand de hot dog, ils provoquent un accident
grave. Un homme est grièvement blessé. Condamnés, ils se retrouvent
dans une institution pénitentiaire pour jeunes délinquants. Là sévit
Sean Nokes (Kevin Bacon), un gardien pédophile et sadique et ses
collègues tout aussi pervers, Ralph Ferguson et Henry
Addison. Les détenus subissent pendant une année les violences, sans
oser en parler au père Bobby (Robert de Niro), qui leur rend visite
régulièrement. Quinze ans ont passé. Michael (Brad Pitt) est devenu
procureur. Shake"s (Jason Patric) travaille dans un petit journal.
Carol (Minnie Driver) est assistante sociale. John (Ron Eldard) et
Tommy (Billy Crudup) sont devenus des hommes de main redoutables qui
assassinent sans pitié. Un jour, ils retrouvent dans un bar Sean Nokes
et le tuent. Ils sont traduits en justice...
Brillante distribution pour cette histoire dramatique construite sur
une base fondamentale proche de celle du récent "Mystic
river" de
Clint Eastwood, mais qui se développe dans une vision et une
orientation totalement différentes. Là où Eastwood se concentre sur les
brisures intérieures d'un trio quasiment coupé du reste de la vie,
Barry Levinson intègre, avec un brio qui ne se substitue
jamais au drame individuel, l'horreur de chacun, dans le contexte
vivant d'un quartier populaire où les existences sont reliées par des
fils invisibles mais puissants.
Tout commence d'une manière qui rappelle parfois l'enfance de Noodles
dans "Il était une fois en Amérique". Les gamins livrés à eux-mêmes, leur
découverte d'un univers quasiment carcéral qui n'offre que des chances
bien minimes d'échapper à la médiocrité ou à la délinquance, la
brutalité des couples qui leur servent de parents. Puis c'est
l'enfoncement dans l'horreur, qui met
définitivement fin au peu d'innocence et de pureté qui leur restait et
les propulse dans le désir de vengeance. Le mythe de "Monte Cristo"
plane d'ailleurs sur tout le film.
Racontée en voix off par l'une des victimes, cette histoire bénéficie
d'une pléiade d'acteurs qui s'effacent devant l'intensité tragique des
événements. Que ce soit Robert de Niro, sobre et inoubliable en prêtre
capable de parjure pour tenter de ramener une brebis perdue, Dustin
Hoffman en avocat détruit par l'alcool, Brad Pitt prêt à se sacrifier
pour aider ses anciens compagnons de souffrance et faire condamner ceux
qui les ont conduits à la déchéance, Kevin Bacon en sadique qui
justifie ses actes par une soi-disant éducation à l'obéissance, tous
sont justes et totalement en osmose avec cette oeuvre crépusculaire. La
mise en scène, brillante, éclatée, alternant couleur et noir et blanc,
n'écrase jamais le contenu et se montre en adéquation avec les cassures
intérieures des protagonistes. Et ce film magnifique se conclut sur un
épilogue bien sombre qui laisse un goût de cendre et de
désespoir.